*** Lumière sur une artiste ***

Marie Bagi vous présente,

 Anita Wyss Gisiger 

"Peintresse"

Confinement créatif
Déesse de l'Or riant

           Aujourd’hui je vous présente l’artiste Anita Wyss Gisiger qui m’a chaleureusement accueillie dans son bel atelier situé à Cugy (VD). En face de ce dernier se trouve son jardin dans lequel, le soleil s’invitant, Anita me raconte son parcours de vie et son âme artiste qui est présente depuis l’enfance et qui l’a secourue, plus d’une fois, lors d’évènements significatifs. A cœur ouvert, Anita donne vie aux mots qui accompagnent son discours.

En regardant son atelier ouvert, Anita commence par me dire qu’elle ne peut pas peindre en hiver à cause du froid qu’il fait mais que, en revanche, elle en profite pour croquer. Ainsi, elle continue dans sa créativité sans laquelle, il n’est pas possible d’avancer, ni de vivre. La méditation l’aide aussi à canaliser ses énergies à conceptualiser ses projets qui foisonnent au printemps. Originaire d’un petit village près de Delémont dans le Jura, Anita grandit avec la nature et ses saisons. Elle est d’ailleurs très présente dans son travail et dans ses ressentis. Enfant déjà, elle dessinait, particulièrement cette nature. La rêverie venait alors consacrer ses élans de création. A dix-huit ans, elle prend des cours de peinture chez l’artiste Liuba Kirova car elle souhaite en connaître davantage sur les techniques. Ses parents n'étaient pas artistes bien que, son père horloger, lui ait appris à toucher la matière. Il aura fallu un moment pour qu’elle assume son statut d’artiste. Et ce, notamment, parce que sa grand-tante, Alice Pauli, ayant mis six mois pour lui donner un rendez-vous afin de parler de son art, a trouvé son travail très intéressant mais n’a pas compris sa signature. Elle lui dit aimer ses toiles abstraites réalisées avec du sable de Namibie et autres qu’elle ramène de ses voyages ; mais elle a tout de même refusé de lui donner sa chance car inconnue, non cotée et qu’elle devait trouver sa signature. Le but de son processus artistique n’est pas d’être enfermée dans une certaine production mais plutôt de vivre avec elle.

Anita aime créer l’émotion chez le public. Elle aime le partage et la liberté. De cette dernière, indomptée, elle l’associe à ses élans artistiques fougueux mais aussi dans les moments partagés avec sa jument, Ginka. Elle ajoute que le monde a besoin de rêver et qu’il a besoin que la beauté soit restaurée même si parfois elle est sombre. La connexion avec la créativité qui est divine, pour elle, est activée lorsque quelque chose se passe et qui la dépasse. En cela, elle dit que son processus est très intuitif comme si ce n’était pas elle qui peignait. Cela ne lui appartient plus. Et voilà, me dit-elle, d’où vient cet intérêt pour le spirituel. L’art est puissant et elle se sent en osmose avec sa création qui la fait s’immerger dans un état de trans. Cet élan se voit couper si du monde intervient autour d’elle. Elle peut en sortir mais elle doit recommencer sa toile. Elle gratte les couches de peinture pour rechercher ce qu’elle a fait, ce qu’elle a voulu exprimer. Cela donne ensuite une certaine structure à la toile. Un alchimiste disait « Quand on se plante, on pousse », ajoute-t-elle. Cette citation l’amène à me parler de la langue des oiseaux ; celle où il est possible de jouer avec les mots, de les décomposer. Anita en est friande et va, plusieurs fois, au cours de notre entretien, jouer avec des mots.

Au-delà d’eux, la musique joue un grand rôle et l’accompagne lorsqu’elle peint. Elle écoute les sons des bols chantants, du tambour, ainsi que des musiques du monde qui suivent le tracer de son pinceau s’inspirant ainsi du moment présent. Elle garde, de ce fait, le fil de ce rêve qu’elle est en train d’interpréter. Elle continue en me racontant une anecdote intéressante concernant l’utilisation de l’or dans ses toiles. Une nuit, en 2013, elle a rêvé d’une baleine. Cela l’a réveillée et elle a commencé à gratter la toile qu’elle était en train de réaliser avec de l’or. De cette action est née une baleine sur le support. C’était comme une vision en rêve qui s’était réalisée. Depuis, la baleine ne la quitte plus. Elle est devenue comme un totem. Sa technique est principalement celle de l’acrylique car elle n’est pas portée par l’utilisation de l’huile. En 2019, lors d’un équinoxe, le père d'une amie, l'artiste Roger Auderset peintre, enlumineur, relieur, lui donne ses pigments anciens et une grande partie de son atelier de Fribourg. Âgé de huitante-cinq ans il lui était difficile d’accéder à son atelier, et l'important pour lui était de donner de son vivant. Cet évènement lui a donné l’envie de créer ses propres pigments. En effet, Anita va les fabriquer à partir d’oxydes de cuivre, de fer, de sable et de vinaigre – gelé pour que ça devienne acide et, ainsi dépasser les limites pouvant se forger dans la toile. A cela s’ajoute une particularité qui donne une touche mystique à cette dernière, à savoir l’utilisation de la rosée du matin qu’elle récupère sur les bâches. La rosée, m’explique-t-elle, est céleste et c’est comme ajouté un peu de ciel dans ses pigments. Les alchimistes utilisent la rosée pour en faire du sel, par exemple. La toile vibre différemment, ajoute-t-elle. Elle se lève donc spécialement à quatre heures du matin pour la récupérer dans un filtre. C’est comme récupérer des étoiles dans son eau. Elle ne doit alors pas avoir touché le sol car cette substance est stellaire. L’artiste met donc de la poésie dans son travail. La période covid, ayant créé un ralentissement dans ses ventes mais aussi une espèce de vide, me dit-elle, lui a permis de travailler sur un projet visant à fondre du métal, notamment de l’étain, sur une plaque en fer rafraîchie puis, ensuite, sur la toile ; certaines toiles ayant pris feu. Cela fait partie de l’expérience et du désir d’aller toujours plus loin dans la recherche. Elle utilise parfois aussi le chalumeau sur la toile qui vient souffler la peinture avec l’air et brûler sa texture. Cette technique lui permet de canaliser les choses qui lui semblent perdues. Le féminin, qui éveille son côté rituel, fait la connexion avec ces éléments. C’est de la magie – âme agit, me dit-elle. Une véritable nourriture pour elle, l’inspiration passe par les sens – essence, essentiel. Il y a des choses à dire ou cela veut dire quelque chose. Anita prend cela dans les deux sens dans sa création. La femme en Égypte, continue-t-elle, est tout de même considérée comme étant l’intermédiaire entre l’homme et dieu. C’est une réelle énergie qui s’érige. Anita ne se considère pas comme étant féministe militante mais il faut retrouver un équilibre, retrouver son essence, comme dit plus haut. Marilyn Monroe (1926-1962) disait que c’était manquer d’ambition que de vouloir ressembler à un homme. Dans cette affirmation, Anita s’y retrouve.

Sur la fin, Anita me fait visiter son cabinet de kinésithérapie et de méditation en groupe. Le fait de pouvoir exercer cette activité à la maison lui permet d’être plus tranquille pour peindre. Anita pratique aussi le « Sound Healing », la guérison par le son, avec des bols au motifs abstraits et colorés et du tambour. Elle travaille avec les sens de manière générale comme dans sa peinture. Son père faiseur de secrets lui a transmis ce don qui s’est particulièrement développé lorsqu’elle a contracté une méningite il y a quelques années – son fils était alors qu’un bébé. Cet événement l’a perturbée sur le langage mathématique et donc, logique. Elle a dû « s’arranger avec le langage », comme elle dit, et cette nouvelle perception d’elle-même et du monde. La création vient d’une force supérieure qui est présente en tout temps. Cette force, dans son être artiste, la guide afin de s’ancrer sur terre mais avec les pieds, tout de même, dans les étoiles. De ses émotions, Anita en joue en dansant avec la couleur. Cela lui permet d’aller de l’avant et d’annihiler la douleur car, de celle-ci, il y en a assez dans le monde, finit-elle. Elle signe à l’arrière de ses toiles, de sa main gauche, qui est le prolongement du cœur. C’est mettre son cœur à l’ouvrage, dit-elle, mais aussi de lâcher prise car, une fois la création accomplie, elle ne lui appartient plus.

D’un regard sensible, à la croisée des mondes, Anita transmet de son expérience en expliquant quelle est l’importance de sa création au médiums variés. Ayant soif de vivre, l’artiste nous emmène dans son monde artistique qui n’a pas fini de nous toucher, de nous animer.

 

Autrice : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 3 août 2022