*** Lumière sur une artiste ***

Marie Bagi vous présente,

 Chloé-D. Brocard 

"Peintresse"

L'Homme perdu, 100 x  100 cm, acrylique
Fulgurance, 100 x 100 cm, techniques mixtes

Aujourd’hui, je vous présente l’artiste Chloé-D. Brocard que j’ai eu le plaisir de rencontrer au Café de Grancy à Lausanne. Elle me raconte son parcours et sa décision de se dédier pleinement à son art depuis quelques années maintenant. Se livrant à cœur ouvert, Chloé-Danielle – de son prénom complet – ne craint pas de dire les choses comme elles sont et m’emmène dans un récit poignant.

Elle commence par évoquer un parcours professionnel sinueux, entre un métier de bibliothécaire, un emploi de responsable dans une maison d’édition et une formation de Gestalt-thérapeute acquise à Paris.  En 1997, elle fait un burn-out, suite à une situation de mobing. Elle n’en veut à personne. Elle prend acte, tout simplement, que son parcours professionnel est derrière elle, et qu’il va lui falloir se reconstruire. Quelques passages dans le bénévolat vont l’aider à se sentir utile, mais un besoin très fort de réaliser quelque chose de ses mains va l’amener à réaliser des collages ; elle prend également des cours d’aquarelle. Puis, sentant ses mains lassées, et désireuse de se confronter à une matière plus dense, elle se lance dans la peinture acrylique, en ayant acquis les bases principalement auprès d’une artiste vaudoise, Vreni Barilier.

Peindre, plus qu’un travail, c’est une passion, et son but deviendra d’ouvrir son propre atelier. Aujourd’hui, dans sa région, elle pense être relativement connue. Elle fait des expositions, en Suisse romande essentiellement, et donne à son tour des cours, très individualisés. Ses cours sont une invitation à la découverte de la peinture acrylique et abstraite. « Apprendre à voir » mène à la réflexion que tout se mélange entre figuratif et abstrait. Tout ce qui nous entoure  peut devenir un tableau abstrait. Chloé-D. n’a pas fait d’école d’Art, elle n’est pas membre de Visarte ; elle ne pourrait pas vivre de son art, même si, de la vente elle en fait, lors de ses expositions bien sûr mais aussi par le biais d’une galerie en ligne lausannoise « Odyssey ».  Ce qui lui manque surtout, c’est un sentiment d’appartenance et des partages avec ses pairs. Elle me raconte une anecdote, une acheteuse qui ne l’a même pas considérée en ne souhaitant rien savoir du travail  réalisé sur la toile … un moment qu’elle qualifie de blessant car c’est tout de même un travail qui vient de soi et qui a le mérite de raconter une histoire.

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, Chloé-D. a toujours dessiné, bricolé, cousu ou conçu des modèles de tricot. Elle possède un réel besoin de réaliser quelque chose. Elle a aussi créé des personnes en tissu et modelage. Son père était maître de travaux manuels et perfectionniste dans l’âme. C’est lui qui lui a transmis le goût du travail bien fait et appris à utiliser son cerveau gauche comme elle le dit si bien. Elle n’a pas eu la chance d’avoir de vrais contacts avec sa mère, qui est décédée jeune. Elle ne sait donc pas si, de son côté, une âme artiste était présente.

 

Son cheval de bataille, Chloé-D. le dit si bien, c’est la couleur. Cette dernière est sans arrêt présente dans sa tête. C’est un avantage pour gérer les mélanges, mais c’est aussi un inconvénient : sa synesthésie, qui consiste à associer les sons et les couleurs, la fatigue, l’entraîne parfois dans une certaine confusion … Mais ce qu’elle considère comme une anomalie, je lui dis qu’à l’inverse, c’est un don, que tout le monde ne possède pas !

Certaines périodes de vie sont difficiles, et elle perd parfois l’accès à sa créativité. Elle me confie alors qu’elle n’arrive à rien, elle n’est plus dans ses toiles, les montagnes émotionnelles se succèdent tour à tour. Passé la période Covid, elle se rend compte qu’elle est toujours plus sensible à ce qui l’entoure, à l’atmosphère, les émotions sont toujours plus présentes et créent comme une sorte d’ouverture intérieure où elle peut être disponible à la réalisation d’une œuvre. Les grands formats régissent sa production car elle aime avoir de la place sur la toile et apprécie particulièrement la sensualité de la peinture qu’elle laisse s’exprimer sur ces grandes surfaces. Les coups de rage, comme elle les appelle, peuvent ainsi s’intégrer encore mieux dans ces dernières. Elle peint donc peu de formats de moins de soixante centimètres.

Enrichie par les échanges, elle s’alimente par ses cours qui la confrontent à des questions existentielles. Ce sont des phases constructives, dit-elle. Sa principale interrogation se focalise sur ces prochaines années … jusqu’à quand la Vie et l’état du monde lui permettront-ils de poursuivre sa passion ?

Chloé-D. a une petite-fille de onze ans, atteinte d’un autisme sévère. Elle me dit que se glisser dans son univers est très enrichissant. Elle s’assoit à côté d’elle, l’observe et parfois l’aide ou au contraire l’enquiquine pour bousculer ses rituels. Ce sont des moments d’intense présence à ce qui est, dans l’amour et l’acceptation. Chloé-D. pense souvent à elle quant elle peint et a créé « Un monde pour ma princesse », un monde tout doux où les planètes flottent à l’image de celles du « Petit Prince », un autre monde, une autre vision du monde …

Dans son atelier, Chloé-D. y descend presque en pantoufles, me dit-elle en riant, puisqu’il se trouve en bas de chez elle. Telle une danse, elle aime retravailler la toile avec de petites touches laissant apparaître quelque chose de profond. Un travail assidu qui relate le perfectionnisme que lui a laissé son père en héritage. Attachée à la transparence, elle réalise beaucoup de couches qui vont dynamiser la dernière, support de l’œuvre en devenir. La couleur nourrit la toile et lui donne de l’épaisseur. Elle en devient la raison d’être et nul ne sait – même pas l’artiste – quelle en sera la couleur finale ! C’est un processus intuitif et cela la met en condition. C’est tout le contraire de l’aquarelle où une seule couche, un seul passage, est possible. Avec l’acrylique, rien n’est définitif. Trouver le bon mouvement et la bonne couleur est un lien de création qui se fait et qui va créer une certaine harmonie dans la toile. Tout ceci n’a rien à voir avec l’esthétisme car ce n’est pas le but recherché. Il faut que la toile puisse parler d’elle-même grâce à la matière avec l’artiste la nourrit. Elle me parle alors de ce moment de grâce quand elle sait, elle sent, que la toile est terminée. Si elle donne des titres à ses œuvres, elle ne les appuie pas sur un quelconque rappel figuratif car elle ne veut pas que le public s’y focalise, cela rendrait alors les échanges impossibles. Or, elle aime générer des échanges. C’est son côté narcissique/humble, dit-elle, elle aime ces moments où le visiteur lui confie son ressenti face à une toile, car c’est à partir de là qu’elle sait que l’œuvre va pouvoir poursuivre sa route, sans elle. Pourtant, lorsqu’elle se retrouve dans l’atmosphère de ses expositions, elle se sent incapable de créer comme si tout était dans cette salle, ses toiles abandonnées comme des bébés. Elle ressent une séparation indicible, presque charnelle avec ses toiles. Mais une fois l’œuvre adoptée par un acheteur, elle sait lâcher prise, elle ne lui appartient plus.

Pour terminer, elle m’explique brièvement l’histoire de son prénom qu’elle a voulu changer pour diverses raisons et passer de Danielle à Chloé. Mais finalement, avec les années, elle s’est rendue compte que Danielle participe également à la peinture et qu’il fallait lui redonner une place. C’est pourquoi elle a choisi de garder les deux prénoms qui sont indissociables dans sa création artistique. Ainsi, elle est connue sous le nom de « Chloé-D. Brocard ».

 

Autrice : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 17 octobre 2022