Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Chus Diaz Bacchetta 

"Artiste"

Chus Diaz Bacchetta
Chus Diaz Bacchetta

 

    Aujourd’hui je vous présente l’artiste Chus Díaz Bacchetta qui m’a accueillie si chaleureusement dans son bel atelier lumineux à Lutry. Dès les premiers instants, je sens que Chus a beaucoup à partager, tant au niveau de son œuvre que de sa vie. Une artiste, une femme dont la sensibilité se mêle à sa production afin de partager une richesse certaine. 
Chus est née à Barcelone, en Catalogne, et fait son premier voyage en Suisse alors qu’elle n’est âgée que de dix-huit ans. Les circonstances de la vie et l’amour ont fait que quelques années plus tard, fraîchement diplômée de l’école d’art et de design Llotja de Barcelone, elle retourne en Suisse pour compléter ses études à l’école des Beaux-Arts de Lausanne – l’actuelle ECAL. Mais son chemin en art ne commence pas là. Elle crée depuis toute petite, me dit-elle. Son père était acteur et doubleur, et a donc baigné dans le monde artistique toute sa vie ; à l’adolescence, elle réalise certains doublages et fait également de la danse. Progressivement ses intérêts artistiques se sont dirigés vers la peinture et le dessin car ces deux médiums lui permettaient de s’isoler et d’échapper au réel. Être actrice, continue-t-elle, c’était en quelque sorte être privée de sa liberté car cette dernière est dirigée. Personne ne peut interférer sur une peinture ou un dessin comme cela peut être fait sur le jeu d’une actrice et elle refusait de se voir imposer sa créativité. A l’école d’art, Chus se dirige vers le graphisme malgré sa volonté de suivre les cours de peinture. Elle a suivi son instinct, quant à ce choix, qui lui insufflait qui fallait qu’elle gagne sa vie. Encore une fois, nous en sommes toujours là… quand est-ce que l’art et surtout les artistes femmes seront suffisamment prises au sérieux afin qu’elles puissent en vivre ? Cela éviterait bien des souffrances. Il faut commencer à changer la vision de l’art qui depuis quarante ans semble stagner, lui dis-je. 
Depuis l’enfance, son rapport aux femmes a toujours été difficile. Elle s’est faite de nombreuses amies mais sur le tard. Peut-être une manière sous-jacente d’évaluer son rapport à soi. Elle a toujours eu des amitiés masculines et est entourée d’hommes en règle générale, entre un mari et deux fils – tout comme Louise Bourgeois (1911-2010) l’était, sauf avec un garçon en plus. Mais depuis quelques années, elle me confie qu’elle se sent plus affirmée et qu’elle est plus ouverte à ce contact, également par le biais de l’art. Le monde de l’art pour les artistes femmes, comme nous l’avons dit, est très dur et il a fallu qu’elle se débrouille seule ce qui l’a beaucoup confrontée à elle-même, à ses idées et à ses propres préjugés en rapport à ce qu’elle fait. Ce n’est pas évident et la question du respect de soi entre souvent en jeu. Ses études en histoire de l’art et muséologie, qu’elle finit en 2013, l’ont beaucoup aidée à prendre du recul sur elle-même. Un temps, elle ne voulait plus exposer et était las des galeries d’art et de leur fonctionnement. Des expériences décevantes avec des galeries d’art et les nombreux déménagements, continue-t-elle, font apparaître une profonde fatigue. Durant cette période, son travail comme graphiste freelance, l’enseignement des arts plastiques à l’école secondaire et dans son propre atelier à Berne, des séjours sabbatiques et les enfants, lui laissent difficilement du temps pour la création ; une terrible frustration. C’était du temps où elle habitait Berne avec sa famille. Arrivée à Lausanne en 2007, elle n’avait pas d’atelier et travaillait encore dans le graphisme. Une certaine souffrance s’est faite ressentir et s’est caractérisée par un blocage au niveau du dos. En faisant des examens, les médecins ont découvert une fibromyalgie – la maladie dont souffre également Lady GaGa (*1986) et qui atteint les muscles. Une période de blocage s’en est suivi et durant une année, elle s’est documentée sur le sujet afin de mieux connaître ce mal dont elle souffre. Il semblerait qu’il ait été déclenché par un grand choc subi lié à un stress ou à une frustration. Peut-être celle de ne pas avoir pu créer, lui demandais-je ? Elle contribue certainement à l’ensemble de circonstances accumulées depuis longtemps. Mais il semblerait que son origine soit liée à la période de ses dix-huit ans – période tout de même heureuse puisqu’elle a rencontré son mari. En effet, une chute subie ainsi que les liens familiaux font alors surface à ce moment de la discussion. La douleur se lit sur le visage de Chus qui ne souhaite pas s’étendre sur le sujet mais me confie tout de même une relation compliquée avec sa sœur.
Actuellement, Chus revisite sa création en découvrant des nouvelles sensations avec de nouveaux matériaux. En effet, à l’acrylique ou l’huile, elle va ajouter de la terre provenant de Barcelone mais aussi de la poudre de marbre. A cela, viennent s’ajouter des coquillages et des cailloux ainsi que de la coquille d’œufs qu’elle applique sur du bois. Elle me montre un panneau entoilé réalisé aux Etats-Unis lorsqu’elle faisait une année sabbatique. Elle y a ajouté la technique du transfert en photographie sur de l’acrylique, qu’avait introduit Robert Rauschenberg (1925-2008) dans ses toiles, puis aussi du matériel organique. Il arrive qu’elle utilise de photographies de famille mais aussi des tissus comme la gaze ou la mousseline sur un fond abstrait qu’elle repeint de manière intuitive. C’est une pulsion intuitive, me dit-elle. Parfois elle repeint dessus, parfois pas. Elle retravaille la toile avec des tissus et compose sur la peinture de départ, par-dessus ce qui a été – son côté design dit-elle en riant. Son travail, en l’observant possède beaucoup de clés d’interprétation ; c’est ce que peut apporter l’abstrait et cela lui plaît, me dit-elle. Et si elle en est arrivée là, c’est à cause des années de non-création. Avec les années, elle a appris à lâcher prise car elle a besoin de s’exprimer et parce qu’elle souhaite aussi amener les gens à ressentir des choses au contact de ses œuvres. 
Chus travaille souvent en série car le potentiel à développer est énorme. Elle me montre d’ailleurs une des œuvres réalisées faisant partie de la série sur l’identité où nous pouvons contempler une photographie d’elle petite, sur la plage (technique du transfert, à nouveau). Elle avait rajouté un matériau qui est le sable. Cette œuvre fait partie d’un triptyque qui a été montré lors d’une exposition intitulée #identitats en octobre 2019. Elle est aussi en lien entre la Suisse et ses origines, la Catalogne. Cette série amène à une autre, Limitrophe, qui va confondre les lieux où tout se mélange afin d’essayer de poser la question sur les limites. Où s’arrêtent-elles ? 
A cet instant, Chus me raconte également qu’elle a perdu sa mère en 1990, lorsqu’elle avait vingt-neuf ans. Cette photographie d’elle petite sur la plage lui évoque l’endroit où sa mère était le plus heureuse et c’est dans la mer qu’elle va trouver sa dernière demeure. Cette mer fait échos aux yeux bleus de sa mère et elle a voulu le transposer dans sa peinture. Les mots mer et mère viennent se confondre. Elle s’émotionne en me racontant cela et je la suis, instinctivement touchée par son chagrin. Elle continue en me disant que pourtant c’est une chose qui est gaie. Faire son deuil est de loin une chose facile et je pense que nous ne guérissons jamais de la perte d’une mère. Les souvenirs restent, me dit-elle, mais la sensation de perte reste à jamais. Cette série Limitrophe l’a aussi poussée à s’intéresser à la question climatique, au respect que nous devons avoir pour l’environnement car celui-ci nous parle constamment. L’eau est l’élément central dans sa vie. Partout où elle a vécu cet élément était présent (Boston, Montreux, Berne et particulièrement le Rhône qui traverse la Suisse et suit son cours jusqu’à la Méditerranée qui baigne sa Catalogne natale). 
Enfin, elle me confie que l’art n’est pas évident et qu’il amène beaucoup de questionnement sur soi mais aussi sur ses propres œuvres ; plus spécifiquement lorsque nous évoquons l’aspect commercial. Comment mettre un prix à une œuvre qui n’en a pas ? C’est le cas de son dernier projet, Tourner la page, son livre, son bébé, me dit-elle, un livre d’art unique réalisé lorsqu’elle était confinée en avril 2020. Elle a récupéré des déchets de papier, des restes de projets qui étaient également des vies, des embryons et auxquels elle souhaite réinsuffler la vie au travers de ce livre. De format carré, elle l’a créé dans tout son entier jusqu’à la couverture dont elle a réalisé la reliure. A la fin de l’été dernier, elle y a ajouté du texte car elle avait la sensation que le livre lui parlait en ce sens. Elle l’a placé de manière à ce qu’il n’entrave pas l’image mais qu’il puisse l’accompagner et même, se lire de manière fluide sans être coupé au moment de tourner la page. Je suis captivée par cette création innovante, jamais vue auparavant. 
En soi, Chus est une artiste qui puise l’inspiration de son vécu et qui sait les transposer avec des techniques innovantes dont elle seule connaît le secret. M’ouvrir la porte de son univers n’a pas été chose simple et pourtant cela s’est passé de manière tellement naturelle. L’intime est une évidence dans son travail et c’est magnifique de pouvoir le partager. 


 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 19 avril 2021