*** Lumière sur une artiste ***

Marie Bagi vous présente,

Clemence Vazard 

"Artiste"

"I am in my body"
Performance "Sois Belle et Tais-Toi" à London crédits MTArt Agency

Un entretien écrit avec l’artiste Clemence Vazard

Par Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

 

  • Parle-moi un peu de toi et de ton parcours…

 

Je suis une artiste plasticienne et performeuse basée à Paris. Ma pratique artistique interdisciplinaire questionne et renforce les représentations féminines, je puise mon inspiration dans les récits des femmes auxquelles je donne la parole. De la performance à la vidéo, en passant par la photographie, le collage et le son, je m'approprie chaque langage plastique pour transformer des récits intimes en manifestes visuels.

 

Je prépare actuellement un MA en Art e Science à Central Saint Martins (Londres) et ai obtenu un Master en études artistiques et culturelles à la Sorbonne-Paris I en 2009. Mon travail est exposé au niveau international et j’ai eu plusieurs expositions personnelles et collectives à Londres (Boogie-Wall Gallery, M&C Saatchi, Make Space Euston Town), Paris (Galerie 21, Galerie Diese22, Galerie Mémoire de l'Avenir, FGO Barbara, Le Carreau du Temple, Mairie du 7eme...), Montréal (Chromatic Festival) Avignon (City Hall), Mexico (Galeria ZClub), Grèce (RedD Art Gallery) et aux Etats-Unis (Central Features Gallery, Greenpoint Gallery). J’ai une exposition personnel prévu dans une nouvelle galerie à Bruxelles en Mars-Avril 2022.

 

  • As-tu toujours créé ?

 

Oui, aussi loin que je me souvienne, je créais des collages quand j’étais enfant puis adolescente ils se sont transformés en fresques. Le collage est ma pratique originelle, qui m’a permis de décloisonner les sujets et les mediums par la suite pour développer une pratique interdisciplinaire.

 

  • Quelle(s) est/sont les sources de ton inspiration ?

J’appartiens à une lignée d’artistes qui défendent, comme le nomme Isabelle Alfonsi*, une « esthétique de l’émancipation », créant le lien entre art et politique, s’opposant à la reproduction des dominations sociales dans les systèmes idéologiques de l’art.

Cette lignée artistique dans laquelle je m’inscris prend sa source chez les peintresses de la renaissance, prolonge l'écho des artistes latino-américaines " radicales " de la dernière partie du XXe siècle et répond en les recontextualisant aux œuvres des artistes féministes américaines des années 1970.  

D'Artemisia Gentileschi, qui a exprimé à travers ses peintures ses expériences de viol et de harcèlement en se réappropriant des scènes bibliques, à Ana Mendietta qui a entrepris d'explorer la notion de corps comme champ politique, en passant par le travail de Claude Cahun, à la frontière de la photographie, du collage et de la performance, qui prend le corps comme matériau de réflexion sur les représentations pour proposer des identités multiples et non figées, je suis constamment inspirée par les artistes femmes et queers qui abordent des enjeux politiques en proposant de nouveaux langages artistiques. 

Les collages de Barbara Kruger rassemblant des portraits de femmes et des déclarations (" Your body is a battleground ", par exemple) sont une référence forte dans l'utilisation du langage, que j'exprime sous forme écrite ou sonore dans mes œuvres. Je peux aussi qualifier de mentor l'artiste féministe mexicaine, Monica Mayer, qui incite les femmes à parler de leurs expériences en leur posant des questions directes et en transformant leurs réponses en œuvres d'art. L'installation de Judy Chicago "The Dinner Party" est évidemment une référence constante pour mes recherches artistiques sur l'histoire des femmes, le pouvoir des récits et la construction d'une HerStoire (Herstory).

*Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l'émancipation, B42 Paris ,2019

 

  • Quelle est ta démarche artistique et pourquoi s’être orientée vers celle-ci ?

 

Ma démarche artistique s'inscrit dans le mouvement de l'art féministe. À la fois parce qu’à travers mon art, je questionne et explore des sujets politiques par l’intime et par le prisme féministe, mais aussi parce que j’adopte de nouveaux médiums pour expérimenter une plus grande liberté de création et développer des langages artistiques singuliers.

 

  • En découvrant ton travail, au travers des différentes plateformes, je m’aperçois que tu utilises divers médiums. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ces derniers et pourquoi ?

 

Étant artiste autodidacte, je ne me suis pas formée à une technique ou un medium en particulier. Ce qui m’intéresse, c’est de transmettre des messages politiques en créant des émotions personnelles, qui peuvent ensuite être partagées collectivement. Dans mon processus de création, je m’intéresse en premier lieu à ce que je veux exprimer. Il s’agit souvent d’une réflexion intime, inspirée d’une expérience, que je souhaite confronter à d’autres expériences, récits, ressentis. La confrontation passe par l’aspect participatif de mes œuvres, soit pendant la création, soit pendant la phase de réception du public. Donc le medium de l’œuvre va être choisi en fonction de sa capacité à transmettre et provoquer des émotions, par sa valeur symbolique et ses qualités esthétiques.

 

  • L’écrit semble central de ton travail, pourquoi ?

 

J’ai toujours été une grande lectrice et j’ai donc pris conscience assez tôt du pouvoir des histoires dans la construction de nos identités singulières, multiples et instables et de la nécessité, pour les personnes ne faisant pas partie des dominants, de se réapproprier nos propres récits. Je puise mon inspiration à la fois dans mes propres expériences et dans les histoires intimes des femmes auxquelles je donne la parole. Je révèle ces récits intimes dans mes œuvres et les réunit pour créer une histoire collective qui vient compléter l’Histoire avec un grand H, celle qui a notamment invisibilisé les femmes.

 

  • Peux-tu me parler d’une de tes œuvres et dire pourquoi elle est importante dans ton parcours artistique ?

 

En 2017, quelques mois avant #metoo, j’ai invité 12 femmes à répondre à une question : "Quel est votre premier souvenir de harcèlement ?". Avec ces récits authentiques et ces portraits percutants, j’ai créé une installation visuelle et sonore immersive que j’ai appelée #monpremierharcelement. En donnant à ces femmes l'occasion rare de s'exprimer, d'être écoutées et d'être crues, j’ai transformé des histoires intimes en sujets politiques. L’affaire Weinstein a été révélée la semaine suivant la première exposition de #monpremierharcelement, qui a depuis été exposé dans des institutions à Paris, Avignon et Londres et a reçu une bourse de la Ville de Paris. Cette œuvre a guidé par la suite l’ensemble de ma démarche artistique participative et engagée. Convaincue que l'expression d'histoires singulières et les émotions qu’elle procure ont plus d'impact sur la destruction des stéréotypes que leur simple dénonciation, je réponds aux questions politiques par des récits intimes.

 

  • Quand as-tu exposé pour la première fois ?

 

J’ai eu quelques expositions de mes collages entre 2013 et 2016 mais ma première exposition institutionnelle a eu lieu fin septembre 2017, pour #monpremierharcelement.

 

  • Existe-t-il un endroit où le public peut admirer ton travail constamment, hors réseaux sociaux ?

 

Sur mon site internet : clemencevazard.com

En ce moment à Londres à la Everywoman Biennale, en Grèce à La Cannée à la galerie RedD Art, et dès la rentrée dans une nouvelle galerie à Bruxelles.

 

  • Perçois-tu une certaine reconnaissance artistique ?

 

Je sens une évolution très perceptible dans le fait que mes œuvres sont comprises et mes messages reçus et partagés, que qui n’était pas le cas il y’a quelques années. Par exemple en 2016 lorsque j’ai commencé à parler autour de moi de mon projet sur le harcèlement des femmes, il y’avait beaucoup de réticence et de scepticisme. Au contraire, depuis deux ou trois ans, je ressens beaucoup de soutien des professionnel.le.s de l’art, collectioneu.r.euse.s, artistes… Je suis exposée par 3 galeries et sollicitée pour exposer ou intervenir dans des événements artistiques féministes qui n’existaient pas il y’a peu !

 

  • Réalises-tu des activités éducatives autour de tes œuvres ? Si oui, que pourrais-tu proposer à Espace Artistes Femmes ?

 

Oui, je transmets mon pouvoir créatif lors de workshops autour du collage comme pratique émancipatrice et libératrice de créativité. Je peux le proposer sous la forme d’ateliers en présentiel, de stages ou de séances en ligne.

 

 

 

Un grand merci pour tes réponses si enrichissantes et bienvenue à toi dans l’association <3

            

Publié le 19 juillet 2021