Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Lutfia Muntasser 

"Artiste"

Aujourd’hui je vous présente l’artiste Lutfia Muntasser. Nous nous sommes rencontrées au café de la Coccinelle à Lausanne. Elle a apporté son portfolio et j’ai pu découvrir la méticulosité avec laquelle elle travaille ainsi que les détails qu’elle affuble à ses œuvres « brodées ».

Depuis l’enfance, Lutfia crée. Elle me confie que c’est un besoin qui sort du tréfonds d’elle et qui va se matérialiser à travers une certaine harmonie de couleurs mais aussi par le besoin « d’assembler ». Elle n’a jamais dessiné mais toujours cousu et brodé. Avec une vie qu’elle qualifie de chaotique, l’art a joué le rôle d’une thérapie et la soulage tous les jours de ses doutes et incertitudes face à la vie. Longtemps employée de banque, elle est au chômage depuis quelque temps et peut ainsi se consacrer à son œuvre. Soutenue par sa famille, elle a tout de même des doutes face à l’exposition de ses œuvres car elle redoute une certaine mise à nu, à son intime dévoilé. Je dénote alors une sensibilité chez l’artiste qui se confie à moi les yeux parfois pleins de larmes. En effet, il n’est jamais évident de se livrer et surtout lorsqu’il s’agit de ses créations qui sont le reflet de son âme. Je m’aperçois alors que c’est une femme qui a beaucoup à offrir et qui a besoin d’être guidée dans ce monde, si peu évident, de l’art. Je tente de la rassurer. Il y a beaucoup d’éléments qu’elle peut partager au monde, même avec d’autres artistes. Il faut avoir confiance ; un jour, cela sera possible de l’atteindre. Beaucoup d’artistes femmes se trouvent dans cette situation. Beaucoup de choses évoluent même si, lentement. C’est important d’être entourée et de croire en soi. L’année dernière, elle a fait le tour des galeries d’art de l’Avenue des Bains à Genève. Personne n’a daigné s’intéresser à son travail à part le galeriste et designer genevois Philippe Cramer. 

Autodidacte et dans sa bulle, elle n’a pas d’influence provenant du monde de l’art ou de son cercle, me dit-elle. En effet, loin d’être artistes dans sa famille. Sa grand-mère lui a tout de même transmis le goût de la broderie, de la couture ainsi que du crochet. Avec ce dernier, elle a réalisé des bonnets et des écharpes qu’elle a pu vendre. Et c’est sans doute par le biais de ces découvertes et de ces fabrications qu’elle a trouvé son médium et sa technique pour agrémenter sa création. Elle crée dans la plus stricte solitude, continue-t-elle. Elle a beaucoup d’idées qui jaillissent et dont elle ressent le besoin de concrétiser ; comme instinctive, elle enchérit en me disant que c’est rare qu’elle se trompe. Elle ne recommence jamais un travail. La force de ses idées est dictée par cette volonté de les voir apparaître sur le canvas grâce à l’aiguille qui va faire son chemin jusqu’à la former. L’harmonie des couleurs lui vient de ses origines, continue-t-elle. Née en Lybie, elle quitte son pays natal pour la Suisse lorsqu’elle a huit ans. Mais ses souvenirs sont très nets. Les tapis nord-africains – berbères – sont très colorés et donne à la jeune fille une sensation de bien-être qu’elle va tenter de ramener dans ses œuvres. Ses tapis, comme ces dernières, sont liées et réalisées par un fil. Parfois, lorsqu’elle ne se sent pas bien et qu’elle crée, elle se rappelle qu’elle est accrochée à ce fil et que c’est lui qui va l’aider à sortir ses émotions. 

La touche d’originalité en plus dans son travail est la couleur scintillante. Elle me montre un fil qui brille parmi les autres utilisés dans une de ses œuvres et me dit qu’elle recherche désespérément un fil d’or qu’elle ne trouve pas ; une quête éternelle. Ce fil d’or donnerait une couleur plus vive que toutes les autres et serait l’élément maître de ses compositions.

Ses œuvres sont ses enfants, me dit-elle. Ses « Matriochkas », exposées à l’Ambassade de Russie en 2014, sont au nombre de trois. Elle n’en fera pas plus. La géométrie, surtout les triangles, les pixels et ses immeubles sont réalisés par la technique de la broderie. En regardant attentivement les détails sur son portfolio, je suis émerveillée de constater à quel point Lutfia y met son cœur. C’est ce dernier qui va la guider à la réalisation de ces formes qui vont peu à peu prendre un sens. Elle me parle ainsi de la lumière que nous pouvons apercevoir dans un de ses immeubles. Cette dernière représente la solitude. Au milieu de toutes ses fenêtres fermée et éteinte, une seule est encore allumée. Lutfia me dit alors que cette dernière pose l’interrogation suivante : « est-ce que quelqu’un sait que je suis là ? ». Elle continue en me disant que cette phrase est tirée d’un livre écrit par Julie Otsuka (*1962) et qui raconte la vie de ces japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXe siècle pour les Etats-Unis afin d’épouser un homme qu’elles n’ont pas choisi et qui finira par les décevoir.

Mais je vois également là, la détresse des artistes. Le besoin de créer et cet intime qui se révèlent au grand jour ne sont jamais facile à confronter. Si l’artiste crée, c’est que quelque chose doit sortir, doit être mise en lumière et cette lumière est celle que nous voyons avec cette fenêtre qui doit pouvoir s’ouvrir pour nous laisser découvrir et partager le travail de l’artiste. Lutfia, plus que jamais, a besoin d’être mise en lumière avec son travail. Ce qui change dans ses immeubles, c’est la couleur utilisé pour chacun ; tout est brodé. Sauf le ciel qui est, lui, réalisé à l’acrylique et laqué noir avec des taches de couleurs effectuées à la brosse. Mais pas n’importe quelle brosse, une brosse aux poils durs, celle que nous utilisons pour nettoyer les casseroles car c’est l’un de seuls types de brosses qu’elle connaisse et qu’elle dit ainsi ne pas se tromper dans l’exécution.

 

Lutfia travaille dix heures par jour quand elle crée et ne peut vivre sans créer. Elle a du mal à supporter la critique qui la rend triste mais dont elle sait qu’il va falloir s’habituer. Toujours à la recherche du mieux pour sa création, elle l’agrémente grâce à l’utilisation de nouveaux matériaux qu’elle dévoilera dans ses prochaines œuvres. Elle a tant à apporter, comme toutes les artistes déjà rencontrées. Il faudrait maintenant que la société puisse ouvrir son cœur, non seulement à Lutfia, mais aussi à toutes les artistes qui se battent chaque jour pour une reconnaissance de leurs travaux qui sont toutes leurs vies. La création, nous avons tendance à l’oublier, est innée pour certaines. Il faut savoir regarder et comprendre l’importance de celle-ci et ce qu’elle peut apporter au monde. 

 

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 15 février 2021

© 2020 par Private Consulting

Espace artistes femmes Paudex expositions artistiques suisse info@espaceartistesfemmes.ch
Espace artistes femmes Route du lac 17
1094 Paudex