Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Daniela M. 

"Artiste"

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Aujourd’hui, je vous présente l’artiste peintre Daniela M. qui m’accueille chaleureusement chez elle où se trouve également son atelier. Avant de partager un excellent repas, Daniela me raconte sa vie et montre son œuvre qui s’entremêle de manière très prenante et émouvante. 

            

Le parcours de vie de Daniela est très particulier. Elle arrive en Suisse en 1955, alors âgée de quatre ans et demi, avec ses parents qui quittent l’Italie natale. Son père est tailleur de costumes pour homme et sa mère, couturière. Pour passer le temps, Daniela dessine ou lit. A douze ans elle a, me dit-elle, beaucoup de plaisir à découvrir l’œuvre de Victor Hugo (1802-1885), Les Misérables (1862) assise sur le rebord d’une fenêtre emmitouflée dans une couverture alors que l’hiver est mordant et le chauffage à bois bien peu efficace. Lecture et dessin, ses seules occupations en périodes froides. Sa mère lui transmet le goût du dessin, elle-même ayant gagné un prix à l’âge de dix ans. A l’école comme tous les enfants, Daniela suit des cours de dessin ; elle possède un certain talent à réaliser les éléments demandés. Elle me parle ainsi d’un épisode vécu à quatorze ans où elle a dû dessiner des pierres au fond d’un aquarium qui se trouve dans la classe. Ce dessin, elle ne l’a jamais revu. Son enseignante l’a gardé, à son grand damne. Daniela a un désir à cette époque, exercer le métier de professeure de dessin. Pour un travail scolaire, elle doit s’entretenir avec une personne qui pratique le métier de ses rêves. Elle a donc choisi l’enseignante de dessin. A l’issue de l’entretien, Daniela lui demande si elle pense que ce métier est fait pour elle. L'intéressée, très abruptement, lui répond qu’elle ne pense pas, car elle ne possède pas assez de talent. Depuis ce jour et jusqu’en 2008, Daniela abandonne l’art, croyant qu’elle n’en est pas capable. C’est là que nous remarquons le pouvoir de la parole des adultes sur une enfant. Comment est-ce possible de briser les rêves d’une enfant ainsi ? Sachant qu’en règle générale, les enfants sont très réceptifs à ce que nous leur disons ; la pédagogie était alors inexistante. C’est donc quarante-deux ans plus tard que Daniela ose reprendre la voie de l’art. En 2008, sa fille lui offre un bon cadeau pour suivre des cours de pastel. 

            

Durant sa vie, Daniela a connu des étapes difficiles, véritables drames. La première est la disparition souhaitée de sa mère dans le lac de Neuchâtel, en 1970. La deuxième est le décès de son fils, à l’âge de 29 ans, des suites d’une leucémie – après deux autres cancers dont le premier survenu à quinze ans ; une lutte constante. La troisième est son cancer du sein découvert en 2017 lors d'un contrôle routinier. Cette dernière épreuve est retraduite dans plusieurs de ses œuvres comme son fameux Autoportrait du Camélia où elle se représente avec un camélia couvrant son sein absent; Le Froid (plage de sable noir en Islande) peint durant la chimiothérapie qu’une citation accompagne – comme pour tous ces tableaux d’ailleurs – « Les diamants fondent et se confondent »; Le Chaud (geyser au Chili) peint en radiothérapie et qui représente le traitement avec sa citation « Point s’en faut, touche après touche, tu me touches ». Ces deux derniers tableaux ont été conçus aux périodes clé du traitement post-opératoire de manière inconsciente. Elle termine Le Chaud la nuit qui précède la fin des traitements. Daniela s’aperçoit alors que son inconscient l’a guidée sur une voie de réalisation de soi. Malgré ces terribles épreuves que la vie lui a infligées, Daniela garde le sourire et reste positive. Je ne reste évidemment pas insensible à ses confidences et m’en émotionne. Je me dis alors que Daniela est une femme absolument étonnante qui a beaucoup à transmettre tant par sa personne que par son art.

            

C’est en 2010, après la disparition de son fils, qu’elle recommence à peindre de manière assidue ; comme si de l’au-delà, son fils l’a ramenée vers sa vocation. Après avoir, durant deux ans, suivi des cours en semi-privé, Daniela fréquente des cours auprès d’un artiste colombien, durant un an le mercredi après-midi. Ces cours ont débloqué beaucoup de choses en elle, dans sa démarche. Ce dernier n’a pas besoin de la suivre ; elle est dès le début très automne. Elle a réalisé un Nu féminin sur modèle vivant, à l’acrylique, qu’elle a accroché près d’une fenêtre de son coin atelier ; ce tableau rappelle la Vénus d’Urbin(1538) de Titien (1490-1576) ou encore l’Olympia (1863) d’Edouard Manet (1832-1883). Le drapé sous son corps peut faire penser à de l’eau qui ondule. Daniela me confie alors posséder une fascination pour la représentation de l’eau, qu’elle réalise d’ailleurs magnifiquement. Elle continue en me disant qu’elle met environ soixante heures pour réaliser un grand format. Daniela affectionne tout particulièrement la technique du pastel. Depuis peu, Daniela aborde une autre approche pour ses tableaux ; elle colle une photo dévoilant un paysage sur papier adéquat autour de laquelle elle peint un paysage imaginaire. Ses tableaux, comme dit plus haut, sont accompagnés d’une phrase que Daniela met en complément de titre.

 

Celle qui m’a beaucoup marquée est « Les mamans ne savent pas toujours pourquoi les enfants pleurent sous la pluie ». Ce tableau représente l’artiste avec ses deux garçons sous la pluie attendant à un feu. Daniela me raconte qu’un jour le plus jeune de ses fils s’était mis à pleurer et que cela l’avait beaucoup irritée pensant qu’il s’agissait d’un caprice. Arrivés à la maison et déshabillant le petit, elle remarqua qu’en réalité, il était trempé. Elle s’en voulut d’avoir été si peu attentive. Ce n’est pas évident de savoir de quoi il retourne si l’enfant ne s’exprime pas verbalement. Un autre de ses tableaux parle d’un souvenir vécu. En 2004, elle a connaissance de l’endroit où le corps de sa mère a échoué. Cette année-là, l’hiver est rude; un rapport de police à la main, elle va au bord du lac en quête de vérité. Elle s’arrête à l’adresse indiquée dans ledit rapport. Derrière le portail un homme s’affaire à déblayer le chemin. Daniela s’approche de lui et lui tend, les mains tremblantes, le document. L’homme le lit attentivement. Silence. Il relève les yeux et dit « C'est moi qui aie retrouvé le corps de votre maman échoué sur la plage de notre maison, le 3 octobre 1970 », et d’ajouter : « Vous pouvez venir vous y recueillir quand vous voulez ». Le 7 avril 2003 – jour de l’anniversaire de sa maman – elle va lui rendre un dernier hommage. Moment d’intenses émotions : elle jette trois roses à l’endroit funeste. En 2016, elle immortalise ce moment en peinture : une merveilleuse toile avec trois roses au-dessus de l’eau qui semblent se mouvoir. Daniela a capté ce moment, le rendre visible et accessible. 

 

Daniela m’a accueillie dans son univers où les émotions se succèdent et me font comprendre que la vie a fait d’elle une femme incroyablement forte ; une personnalité hors norme qui ne cesse de surprendre et dont le talent est indéniable. 

 

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 30 novembre 2020

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