Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

"Artiste"

Emma Lucy Linford / L'auteure se tait - 2017
Emma Lucy Linford / Ainsi soit-elle - 2015

Emma m’a reçue à son atelier, un endroit chaleureux où il fait bon créer et qu’elle partage avec deux autres artistes avec lesquels elle possède les mêmes valeurs artistiques. L’un des premiers éléments qu’elle va affirmer est qu’elle ne fait pas de dissociation entre son travail et elle-même ; un constat inhérent et instructif, me dit-elle. Je comprends immédiatement qu’Emma possède un lien très profond avec l’art mais plus particulièrement avec son art. 

 

Au début de son parcours, Emma fréquente l’école d’art HEAD à Genève, et étudie l’architecture d’intérieur. Elle se souvient toujours de cette étape difficile de sa vie qui ne fut qu’un passage pour comprendre son être artistique. En effet, elle me confie alors que ce fut un enfer, qu’elle s’y sentait comme le « vilan petit canard » car elle possédait une approche plus sculpturale – elle allait même écouter en auditrice libre les conférences sur la sculpture. Elle ne s’y sentait simplement pas à sa place ; tellement que lorsqu’elle rentrait à la maison, elle faisait de la sculpture pour se libérer des tensions engrangés durant la journée. Elle y est restée jusqu’à l’obtention de son Bachelor qui, me dit-elle n’a pas été très facile. Lors de ses trois années d’études, elle fit un échange en arts visuels aux Beaux-Arts de Paris ; un partenariat spécialement créer pour elle – une chance, me dit-elle. Durant cette période, elle réalisait de la sculpture au crochet en laiton, en fil de pêche et en sac poubelle. Cette technique au crochet l’inspira pour son travail de mémoire qu’elle réalisa notamment sur Louise Bourgeois (1911-2010) et le rapport à l’espace. Elle mit tout son cœur dans ce travail. 

 

Après la HEAD, Emma décide de se consacrer à son travail de création dans son propre espace – atelier. Elle crée d’abord pour elle car cela dépend d’un besoin. Elle me confie ensuite qu’elle a toujours eu peur de montrer son travail. Elle commence, cependant, à se libérer de cette crainte. Emma est une artiste accomplie qui peut montrer fièrement ses pièces – comme elle les appelle. Ces dernières sont conçues avec des fils ou des morceaux de divers matériaux, tel que le plastique, qui s’assemblent et qui forment un tout. Dans sa conception artistique, elle me confie alors qu’elle considère Louise Bourgeois comme son mentor intellectuel. Son inspiration vient aussi de Sonia Delaunay (1885-1979), une femme qui s’est battue pour son art mais tout en se mettant de côté ; une question stratégique. D’elle, Emma a pris l’assemblage des tissus, des éléments, qui créent un ensemble, une unité dans le rendu. Le vécu et le travail assidu de la couturière se rentranscrivent dans ses pièces. Elle tisse sa vie au gré de ses créations en laissant transparaître ce qu’elle veut. En soi, une part de mystère subsiste dans son œuvre et laisse libre l’interpréation du public face à celui-ci. Quelques éléments importants dans son œuvre restent la question de l’enveloppe corporelle et les dictats du code de l’esthétique, pas seulement féminins mais tout de même, ceux-ci restent très importants car elle les connaît en tant que femme. Nous n’avons pas le pouvoir de changer notre enveloppe corporelle, me dit-elle, nous naissons ainsi et malheureusement, nous sommes jugés sur celui-ci. C’est injuste. Cette injustice va donner une nouvelle naissance. Emma a mis longtemps à s’accepter. C’est une des raisons qui la pousse à travailler sur le corps et comment les vêtements viennent recouvir le corps. Une personnalité magnifique, continue-t-elle, fait disparaître une vision certaine du corps. Il faut libérer ces émotions et cela passe par l’art, continue-t-elle. Cette libération, cette extraction d’émotions, se fait grâce à ce travail répétitif – une maille dans une maille. Ce travail peut être également réalisé en fonction de l’état d’âme ressenti. Il y a certaines pièces qui mettent du temps – trois à six mois voire deux ans comme celle exposée actuellement au MUDAC, Ainsi soit-elle. Cette pièce est son bijou, me confie-t-elle. Elle l’a accompagnée tout au long de ces deux ans et l’a aidée à comprendre son identité car, avant cela, elle se révoltait contre elle-même en s’enveloppant dans des châles et des habits amples et très longs. Cette robe est pourvue de diverses connotations. Elle possède toutes les symboliques que l’on peut lui conférer et cela va au-delà du genre. Elle est unique, comme toutes ses pièces mais elle sait que, de celle-ci, elle ne s’en séparera pas. Elle est précieuse pour tout ce qu’elle a pu et peut représenter dans la vie de sa créatrice. Je l’ai senti tout de suite, Emma ne fait qu’un avec elle. Elle est l’emblème, le symbole même de son art. Lumineuse de par sa couleur et sa conception, Ainsi soit-elle est le miroir par lequel se reflète la personne rayonnante qu’est Emma. 

            

Constamment en train de développer sa pratique, elle a beaucoup puisé sa source dans la haute-couture qu’elle adore et spécialement d’Yves Saint-Laurent. A la recherche de nouveaux matériaux à expérimenter, durant le confinement, elle s’est essayée à la matière du sac poubelle. Un résultat à couper le souffle. Elle aime ce qui brille et cette matière possède un rendu magnifiquement brillant satiné. Elle est traitée au crochet et à donner naissance à une merveilleuse pièce intitulée L’Artiste et qui met en exergue le statut des artistes femmes. Une « robe-cocon » qui parle d’elle-même en mettant en évidence la précarité du statut de la femme dans le monde l’art. Ce fut un long travail, me dit-elle, l’assemblage de textile est plus rapide. Etant d’une nature réservée et se sentant à contre-courant de la société, le confinement a été, pour elle, une ambiance des plus parfaites pour sa création. En effet, elle a pris le temps de créer et de se retrouver avec elle-même.  

            

En conclusion, Emma et son œuvre ne font qu’un et ce lien transparaît non seulement dans le résultat mais aussi dans le processus qui marque l’importance de sa création. Ses pièces nous racontent une histoire mais pas n’importe laquelle, son histoire avec tous ses aléas mais aussi avec ses certitudes comme celle d’être artiste ; un don chez elle qui n’a pas fini de nous surprendre.

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 8 juillet 2020