Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

"Artiste"

Isabelle Pilloud / Marie-Thérèse - 2016
Isabelle Pilloud / Carte_du_monde_des_Héroïnes

L’artiste Isabelle et son exposition « HEROÏNES » mise à l’honneur dans l’Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle à Fribourg – à découvrir jusqu’au 16 août 2020. C’est d’ailleurs en ce lieu que nous nous sommes rencontrées. Nous étions seules au milieu de ses magnifiques œuvres ; un instant privilégié.  

            

Avec les œuvres de Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle, les œuvres d’Isabelle dialoguent. Cet espace, entre couleurs variées et métal, accueille les héroïnes de l’artiste qui semblent toujours avoir été présentes en ces lieux. Elle peut les exposer durant huit mois – de janvier à août ; une chance pour une exposition temporaire. Elle me raconte, pour commencer, le déroulement  

du vernissage et la performance du groupe de femmes E Ï L A - @eilafemmes – qui a délivré un spectacle fascinant entre chant et danse ; de quoi mettre l’assistance à son aise et rendre l’atmosphère festive. 

            

L’exposition se divise en deux parties complémentaires. Au premier étage, nous retrouvons les œuvres réalisées en atelier et, au rez, nous découvrons un résumé de tout le travail effectué autour de ces « Héroïnes » et les outils qui lui ont permis de le réaliser. Isabelle aime les histoires vraies et les raconte dans ses œuvres. Ces histoires sont bien souvent douloureuses. C’est pourquoi l’artiste choisit de les dévoiler, pour en témoigner à travers différents médiums. L’idée des « Héroïnes » est venue au travers d’interrogations que l’artiste s’est posées : qu’est-ce qui nous inspire ? Quel est notre moteur ? Quels en sont les modèles ? Quelles sont les personnes que nous pouvons qualifier d’inspirantes ? Les hommes sont beaucoup à l’honneur, de manière générale, nous avons la fâcheuse tendance de parler de « héros » mais qu’en est-il des femmes ? De ces « Héroïnes » qui, tous les jours, luttent. C’est là que lui est venue l’idée de créer une œuvre participative et qui sera le lien entre elle et le public. Cette œuvre se présente sous forme de carte géographique cousue avec du fil noir sur du lin pour délimiter les continents – réalisée avec l’aide de sa maman et de sa tante. Le public peut remplir un formulaire en précisant qui est son héroïne et une perle vient s’ajouter à la carte, à l’endroit où se trouve cette femme incroyable. Cette femme n’a pas besoin d’être connue de tous. Elle doit être spéciale aux yeux de la personne qui va apposer une perle la représentant. Le choix de la perle est aussi lié à l’expression « être une perle » qui est connoté féminin et qui alors peut, ici, parfaitement représenter une figure féminine d’importance pour celui qui la coud. Je ferai ici un petit clin d’œil à Louise Bourgeois (1911-2010) qui a beaucoup travaillé avec le textile en hommage à sa mère qui était restauratrice de tapisseries et qui sera, par la suite, représentée par une araignée de métal, Maman (1999). Tout comme l’araignée tissant sa toile, la mère de Louise Bourgeois réparait les tapisseries afin de recréer un support uniforme. Un clin d’œil aussi aux femmes dont le métier de tisseuse leur a souvent été attribué, contrairement aux hommes. Isabelle utilise donc un matériau connoté féminin afin de représenter au mieux le message qu’elle veut véhiculer à travers toutes ces femmes inspirantes ; une douce manière de rendre hommage aux femmes. C’est en 2015 que la carte est pour la première fois exposée. Grâce au questionnaire cité plus haut, le public raconte une histoire qu’Isabelle transpose ensuite sur cette œuvre. La diversité des histoires racontées va être l’un des éléments moteurs de cette œuvre qui se voit grandir de plus en plus. Elle me dit alors qu’il doit y avoir en moyenne 300 à 400 perles sur la toile. En résumé, la toile prend du corps ! Ce projet, continue-t-elle, est de l’ordre de l’utopie car il relate l’histoire des sauveuses du monde ; cela signifie aussi qu’il va au-delà des limites. Il grandit et pousse grâce à l’activité constante du public qui maintient l’œuvre dans un certain continuum espace-temps.  

            

En face de cette toile se trouve une vitrine où sont exposés des dessins de femmes portant le voile. Je lui demande alors pourquoi ces dessins présentés ainsi. Isabelle me répond que la femme portant le voile l’a beaucoup intriguée lorsqu’elle vivait à Berlin – de 1996 à 2007. Elle se rendait régulièrement dans un quartier où se trouvait une grande communauté de turcs musulmans. Elle se demandait alors comment faisaient ces femmes vivant ici avec leurs traditions ? C’est ainsi qu’elle s’est posée diverses questions sur la liberté et sur l’oppression ; sans oublier que cette minorité de femmes font le choix, bien souvent, de porter le voile. S’en vient, à la suite de cela, une conversation sur Shirin Neshat (1957) et la question du voile en Iran. Je dis alors à Isabelle que cette artiste a beaucoup parlé de cette question dans son travail ; c’est même devenu une question centrale. Isabelle me parle ensuite de sa « bourse de mobilité » obtenue afin de développer un projet à l’étranger. Elle avait choisi le Maroc, à l’époque. Mais elle ne peut partir à cause d’une inflammation sous les pieds – comble de l’ironie pour un projet sur la mobilité. Elle avait donc décidé de faire un modelage en terre de ses pieds et de les jeter dans la Sarine pour ce projet. Son voyage au Maroc ne sera que partie  remise puisqu’elle pourra aller à la rencontre des femmes de l’Atlas en compagnie de sa guide Zineb et ainsi les inclure dans son travail artistique sur la femme. 

            

Isabelle me présente ensuite l’œuvre accrochée à côté de la photographie des pieds modelés : « Visites de chantier ». Nous y voyons des modèles calqués sur des plans de diverses villes que l’artiste a visité tels que Berlin ou Tokyo. Le dessin sur carte ou plan est important pour l’artiste qui me partage sa passion de découverte et de voyage. L’idée de la diversité est centrale dans ses œuvres, tant par les médiums que par le processus de création. C’est ainsi que l’artiste vient à me parler de son travail sur les vêtements. L’exposition du rez commence par la peinture d’une petite robe rouge – qui rappelle le souvenir d’une jeune femme à Berlin – et se termine avec une petite robe bleue placée sur un mannequin – qu’Isabelle a trouvée en seconde main et sur laquelle elle n’est pas intervenue ; encore une fois la présence du textile est mis à l’honneur. Ces petites robes sont un symbole de liberté. Avant de monter au premier étage, Isabelle me parle encore de son bonnet « Pussyhat » tricoté en hommage à la manifestation contre Donald Trump par les femmes aux Etats-Unis. Elle l’avait tricoté pour son voyage au Maroc qui s’est, au final, avéré inutile au vu de la température. Ce bonnet, elle l’arbore fièrement, dans le monde, sur diverses photographies montées les unes aux côtés des autres sur un seul panneau. Nous pouvons voir qu’il est serti de petits cubes cousus et présentant des lettres. Ces lettres sont celles des prénoms des femmes qu’elle a rencontrées au Maroc. L’idée était qu’ainsi, elle pouvait les emmener partout avec elle. 

            

Nous montons au premier étage, nous nous arrêtons devant ce rouleau de tapisserie qui va de haut en bas de l’exposition et qui présente des gants de boxe de diverses couleurs avec, au-dessous, le nom des femmes qui l’ont inspirées tout au long de son travail. Le gant de boxe devient aussi significatif dans son art depuis sa toile « Boxing for freedom (Sadaf Rahimi) » réalisée en 2016 et qui conclut l’exposition. Sadaf Rahimi (1993), soutenue par son entraîneur, était devenue boxeuse en Afghanistan et avait affirmé qu’elle l’avait fait principalement pour les femmes de son pays. Une femme qui va devenir pionnière en la matière et qui va démontrer qu’avec de la persévérance, nous pouvons arriver à nos rêves, à nos aspirations. 

            

Si le gant de boxe est un élément central de l’œuvre d’Isabelle car il représente la lutte, les chaussures occupent elles aussi une place de qualité : le « chaussures-portraits ». Mais pas n’importe quelles chaussures : les chaussures des personnes avec lesquelles elle a eu le plaisir de partager, me dit-elle. La première œuvre, au premier étage, nous dévoile les chaussures de « Marie-Thérèse » réalisées en 2016 sur du carton ; médium intéressant car il offre de la résistance, ce qui attire l’artiste. Elle me raconte l’histoire incroyable de cette femme dont le passé douloureux ne l’a pas empêchée de vivre un bonheur certain même à huitante ans passés. Les chaussures que Marie-Thérèse portent sont ses préférées ; elle choisira de les emporter avec elle pour danser lors d’une croisière. Une histoire vraie et douloureuse qui touche le cœur d’Isabelle. Marie-Thérèse vient compléter le panel de femmes inspirantes qui forgent peu à peu le travail de l’artiste. 

            

Puis, il y a l’œuvre « Mouvements », achetée par le Canton de Fribourg, qui présente des formes telles des ombres en mouvement et qui s’entremêlent. Réalisée sur plusieurs panneaux de papier, l’œuvre est à manipuler avec une extrême précaution. Derrière une protection de plexiglas, l’œuvre semble se confondre avec l’espace et les autres œuvres. Isabelle m’explique que c’est depuis son retour du Japon qu’elle a commencé à travailler avec le papier. Cette œuvre se retrouve à côté d’une série intitulée « Elles ont pris les armes » et qui mélange dessins et photographies. Nous y retrouvons Niki de Saint Phalle (1930-2002) avec ses fameux tirs réalisés dans les années 1960. Une pastille de couleur se trouve sur le cartel à côté de l’œuvre : dommage, elle a été vendue ! A nouveau, quel bel hommage Isabelle fait aux femmes connues ou moins ! 

            

Après la présentation de la toile de la jeune boxeuse et en fin d’entretien, je lui demande comment s’est-elle rendu compte de l’être artiste en elle. Elle me répond que c’est venu tardivement. Elle a réalisé une formation à l’Ecole normale – ancienne dénomination de la Haute Ecole Pédagogique – afin de devenir enseignante en primaire. A 22 ans, elle sera titulaire de son diplôme et effectuera un stage de quatre mois avec des primaires où elle se rendra compte qu’au lieu de faire entrer des informations dans la tête des élèves, il faut aussi en faire sortir. Plus tard, cela sera sa mission première en tant que professeure d’art visuel. Après une formation d’enseignante en éducation artistique à l’Université de Berne, elle a été prise par l’art et est devenue passionnée par la découverte. Elle voulait aller plus loin dans son travail. Aujourd’hui Isabelle continue d’enseigner l’art visuel mais fait tout de même de son art une priorité. La création est devenue centrale dans sa vie. Elle aime vivre l’art et le transmettre que ce soit par son travail ou par l’enseignement. La condition féminine est, comme nous l’avons dit, centrale dans son travail et cela lui vient de sa maman qui, déjà à l’adolescence, l’avait introduite à cette notion si importante à travers les ouvrages de pionnières féministes de notre époque. 

            

Si vous n’avez pas eu l’occasion de voir l’exposition, vous avez jusqu’au 16 août pour la découvrir et je vous la conseille. Je pense qu’elle relate à merveille l’implication de l’artiste pour la condition de la femme dans le monde. Un travail riche qui permet de se plonger dans l’univers féminin vu à travers les yeux d’une artiste de talent dont la soif de découvrir s’accroît de jour en jour. En conclusion, une rencontre enrichissante qui me mène à penser qu’en chacune de nous se trouve une « Héroïne » avec un grand « H » tout comme l’Histoire dans laquelle nous tendons à nous inscrire à notre juste valeur. 

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 3 août 2020