Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Kar Noush 

"Artiste"

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Aujourd’hui je vous présente l’artiste Keren dite Kar Noush. Nous nous sommes rencontrées au Bleu Lézard autour d’un café, en août dernier. Une rencontre très touchante et intéressante avec une artiste qui ne se limite pas aux médias traditionnels dans sa démarche artistique. En effet, Keren crée des pièces uniques, principalement des kimonos réversibles et des châles car, comme elle le dit si bien, elle est mue par une passion quasi obsessionnelle pour les belles matières.

  

Lorsque je la questionne sur l’origine de cette passion dévorante, plusieurs dimensions émergent dans son récit. Ses parents, amateurs d’art et d’antiquités, avec qui, enfant, elle partait à la découverte de musées, de collections d’art, de monuments, à travers l’Europe et au-delà, lui ont transmis le goût du détail et une forme de révérence pour le travail de la matière. Sa mère, israélienne d’origine polonaise, provient d’une famille à la fibre artistique développée où convergent peinture, céramique, écriture, danse, musique et arts du mouvement. Son oncle, violoniste virtuose, tombé amoureux de la danse à l’adolescence, devient danseur à Batsheva Dance Company à Tel Aviv, assure la direction artistique de Tamar Dance Company à Jérusalem et finit par s’installer à New York aux Etats-Unis où il fonde sa propre compagnie ZviDance.

Petite, Keren faisait de la danse classique, du piano, du roller skate ainsi que du patinage artistique. Et elle tissait des colliers en perles miniatures dont chaque exemplaire pouvait prendre plusieurs semaines de réalisation. Sa mère qui lui avait appris cette technique et avait pour mission unique de rajouter du fil quand celui-ci venait à manquer. Ces ouvrages minutieux aux allures de fine dentelle ou d’enluminures de textes sacrés, venaient habiller les nuques et les décolletés des femmes de sa famille et de son entourage. A vingt ans, elle part seule en Inde pour quelques mois, sac au dos. Elle est fascinée par ce pays et la richesse de ses textiles. Elle s’essaie à la création avec des couturiers de rue, achète pêle-mêle tissus, châles, meubles, encens, bibelots qu’elle envoie par colis au fur et à mesure de ses pérégrinations. Les cieux étoilés lui inspirent des visions créatrices où nature, tentures et drapés fusionnent, entrelacés comme les amoureux des toiles de Marc Chagall (1887-1985). La nature est centrale dans le travail de l’artiste, elle en rêve, elle est la source de son inspiration, l’esthétique de ses créations en témoigne tout comme les matériaux qu’elle utilise. L’étincelle indienne mettra pourtant encore bien des années à s’exprimer. Keren termine ses études, travaille, reprend des études d’arabe en Lettres et obtient même une bourse Fulbright pour entamer un deuxième Master à l’Université de New York (NYU). Comme beaucoup de femmes diplômées avec un parcours dit « atypique », Keren se rend vite compte des obstacles particuliers rencontrés par les femmes, de surcroît en âge de procréer, dans le marché du travail en Suisse.

Un jour, elle réalise que le temps passe, précieux, et qu’elle ne peut plus vivre sans faire vibrer les cordes de son âme incarnée. Pourquoi attendre encore et attendre quoi, me dit-elle. En 2015, à l’occasion d’un repas de famille à Paris, une tante paternelle lui parle de son enfance en Algérie et de ses deux grands-pères, l’un sellier travaillant le cuir et l’autre les soieries, velours et brocarts pour trousseaux de mariage qu’il brodait au fil d’or et d’argent.  Ces bribes d’histoire familiale, me raconte Keren, produisent en elle l’effet d’une explosion neuronale. Elle traverse tout Paris à pieds, d’Asnières à Palais Royal, pour digérer ces informations qui témoignent de manière quasi géométrique d’une transmission héréditaire forte. Elle ne le sait pas encore mais les dés sont lancés. De cette incandescence sans retour, naissent quelques mois plus tard, des objets fonctionnels faits avec amour et une passion infinie pour les finitions parfaites. De fil en aiguille, naissent au printemps 2017 ses premiers kimonos. Elle honore et revisite à sa manière la richesse dont la culture japonaise la nourrit depuis son enfance.

Pour Keren qui, comme son père, pratique le karaté, art martial traditionnel japonais, depuis l’adolescence et qui a évolué dans ce milieu très masculin, la création de kimonos dans des matières luxueuses et colorées lui évoque une forme de reconnexion avec le féminin et la sensualité. Ses pièces, ceci dit, peuvent aussi bien être portées par des hommes que par des femmes. Keren a toujours été tenace et sa formation martiale lui a davantage appris à ne jamais lâcher ses objectifs. Elle me confie qu’elle rêve d’un grand atelier où artisans textile et cuir, brodeuses et tisserands l’accompagneraient dans la concrétisation de son flot créatif. Elle me dit que son besoin de créer est vital, qu’elle est toujours en ébullition, que parfois ses pièces se montrent en rêve pendant la nuit mais que la consécration de ses visions dans la matière est une réelle épopée. La matière est capricieuse, me confie-t-elle, elle demande à être travaillée et retravaillée un nombre incalculable de fois, parfois pendant des jours et des mois, souvent aussi à être laissée de côté pour mieux y revenir plus tard, pour enfin à force d’explorations obtenir un rendu digne de sortir de l’atelier. Elle me dit aussi que ses pièces prennent réellement vie lorsqu’elles sont portées, et qu’elle est toujours émue lorsqu’il y a rencontre entre une personne et une pièce, joie partagée d’une évidence qui s’impose. L’artiste ne crée que des pièces uniques de qualité, faites pour durer et pourquoi pas, être transmises aux générations futures. Elle utilise parfois des matériaux recyclés –« l’upcycling »  - et à la restauration de pièces anciennes. Elle nourrit le rêve de voir revivre l’âge d’or de l’artisanat traditionnel du textile en Suisse où elle se fournit d’ailleurs en matériaux. Son parti pris résonne également avec sa sensibilité aux questions environnementales et humaines : c’est aussi sa manière d’exprimer son indignation vis-à-vis de l’industrie du « fast fashion » avec son lot de surconsommation, la pollution désastreuse qu’elle génère, et la misère du travail des enfants et des esclaves.

Collectionneuse dans l’âme, Keren me raconte qu’elle a parfois de la peine à se séparer de ses pièces. Amoureuse du beau et du travail fait main, elle collectionne d’ailleurs les tapis anciens qu’elle retravaille pour en faire des tapis – clin d’œil à Louise Bourgeois (1911-2010) – utilisables pour la pratique du yoga et de la méditation. Keren allie donc la création à l’utile mais aussi au sublime. 

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 9 mars 2021