Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

Leah Linh 

"Artiste"

Leah Linh
Leah Linh

            Aujourd’hui je vous présente l’artiste Leah Linh qui m’a beaucoup touchée, non seulement par son histoire de vie mais aussi par sa technique dont le rendu laisse transparaître son âme. Elle m’avait envoyé son dossier artistique, après une brève conversation téléphonique, que j’ai trouvé fascinant puis nous nous sommes rencontrées. Lors de la discussion, je me rends compte que, malgré son jeune âge, Leah a beaucoup de choses à partager, de par son art mais aussi de par sa personne.

Née à Lausanne, l’art a toujours fait partie de sa vie, me dit-elle. D’ailleurs, lorsqu’elle était enfant, elle accompagnait sa grand-mère à ses cours d’iconographie, à Chaudron, donnés par l’artiste peintre russe, Tatiana Chirikova – qui va également devenir son mentor et chez qui elle apprit la pose de la feuille d’or, sa technique – un processus long qui met quatre heures à sécher sur la toile. A l’âge de dix ans, en 2010, elle expose sa première toile à la galerie Niederhauser à Lausanne, lors de l’exposition d’Alain Longet. Un parcours artistique qui commence donc tôt pour elle. A seize ans, elle se voit contrainte de quitter la Suisse pour l’Espagne, à Séville, – pays d’origine de sa mère – à cause, notamment, du harcèlement qu’elle subit en classe dû en rapport avec son apparence – eurasienne, son père étant vietnamien, migrant de la guerre – à cause d’une conseillère d’orientation qui lui assure qu’elle n’aurait pas de futur en raison, notamment, de ses résultats scolaires soutenues dans les disciplines des lettres et artistiques. Comment est-il possible, encore aujourd’hui, d’avoir à faire au racisme à l’école et à des personnes écrasantes comme cette dame ? L’impact, que ces événements laissent dans sa mémoire, est grand et encore aujourd’hui, après quelques années, les souvenirs sont douloureux.

Le changement de pays l’a incitée à apprendre l’espagnol en deux semaines, un joli challenge. Tout en préparant son baccalauréat en philosophie, elle a peint ; une manière pour elle de vivre et de recommencer. Elle appose, sur ses toiles, outre la feuille d’or, un tampon signature oriental avec lettres occidentales rouges qui rappellent ses origines. A dix-sept ans, à Madrid, elle donne une conférence sur le Symbolisme, en collaboration avec le médecin qui s’est exprimé sur l’hypnose et le symbolisme des rêves. Lors de cette conférence, elle rencontre une personne de Lugano, Suisse, qui lui organise sa première exposition où sont présentées vingt-deux de ses œuvres. De cette exposition, il ne lui reste que trois toiles, le reste a été vendu. Le cadeau de sa vie, me dit-elle. Ce fut d’ailleurs un point d’appui pour continuer à peindre. Ses œuvres sont, continue-t-elle, représentatives des états de sa vie ; c’est pourquoi, il est difficile de les voir partir chez leur nouveau propriétaire.

De retour en Suisse depuis un an, elle doit s’adapter au manque de place – elle possédait un atelier de cinq cent mètres carrés à Séville. Elle peint actuellement dans une cave en attendant de pouvoir obtenir un atelier spacieux. Elle est retournée en Espagne afin récupérer certaines de ses œuvres – certaines sont actuellement exposées à Conthey, à la Tour lombarde qui lui a dédiée une exposition mono « Corps célestes ». Son lien avec la Suisse est sa grand-mère. C’est elle qui lui a d’ailleurs parlé de l’Association, me dit-elle, car elle a lu l’article du 8 mars dans le 24heures. Elle ne me cache pas qu’elle a eu peur de revenir en Suisse à cause de son passé. Elle avait peur du jugement car celui-ci est dur et qu’il fait ressurgir ses angoisses. Être artiste, continue-t-elle, elle a souvent entendu que ce n’était pas un métier. En réalité, il l’est mais est également au-delà de ce concept. En effet, elle fait vivre et vit au travers de ses toiles. Elle veut aussi que nous nous voyions au travers d’elles. Le message est alors clair : elle ne fait qu’un avec ses œuvres et son être artiste. Elle ne se dissocie pas. A ce sujet, elle continue en me disant que les contacts qu’elle a eus avec des galeries ont été froids et absurdes. Ces dernières ont essayé de lui faire changer de style soi-disant que cela ne correspondait pas à « l’air du temps ». Elles n’ont encore pas compris qu’un(e) artiste ne peut pas être bridé(e). Personne n’a le pouvoir d’interférer sur la création de l’artiste. J’insiste en lui disant ceci et en rajoutant qu’elle doit continuer à créer ce qui sort d’elle, pas ce que la société veut. C’est en comprenant sa démarche que le public s’intéressera à son art et non pas parce qu’il n’est pas « dans l’air du temps ». Lorsque ceci sera dans les consciences, l’art pourra à nouveau évoluer. Il me semblait que depuis l’Art conceptuel, les mentalités avaient évolué. Ah ! J’oubliais, certains de ces galeristes ne possèdent aucun bagage en Histoire de l’art et en marché de l’art. Une phrase : ce métier, cela s’apprend ! Je vois le courage revenir dans les yeux de Leah qui semble être rassurée. Elle ajoute que ce qui se vend le mieux sont les constellations – astrologie qu’elle réalise. Mais ce n’est pas ce qu’elle recherche. Elle souhaite avant tout pouvoir s’exprimer à travers le médium.

De plus en plus, elle sent qu’elle prend sa revanche sur la vie qui lui a montré à plusieurs reprises qu’elle n’était pas acceptée. Avec son travail, Leah dépeint sa vie avec une sérénité qui lui permet de s’exprimer comme elle le souhaite sur les choses dont elle ne peut parfois parler. La séparation avec sa sœur, lorsqu’elle était en Espagne, a été très douloureuse et a été l’un des sentiments qu’elle dût exulter par le biais de l’art. Elle était alors heureuse de la retrouver il y a un an. Mais une autre séparation arriva : celle d’avec sa mère lorsqu’elle quittait Séville. Une séparation très dure car, continue-t-elle, elles sont très fusionnelles. Elle me dit qu’elle rêve d’ailleurs souvent de sa mère ; qu’elle la retrouve. Ce besoin est constant. C’est pour cela qu’elle peint la nuit ; cela l’apaise et fait le lien entre sa mère et la nuit. Elle y ajoute la feuille d’or qui vient apporter de la lumière là où il fait sombre ; une sensation de réconfort. De plus, elle ajoute que ses heures de travail sont comprises entre 22h00 et 5h00 du matin car la nuit et reposante et pleine d’inspiration. Sa mère a perdu un enfant avant de l’avoir, ajoute-t-elle. A l’instar de la mère de Camille Claudel (1864-1943), sa mère a donné à Leah toute l’affection qu’elle pouvait et donc la voir partir a été très difficile. Leah se console en me disant qu’elle va bientôt retourner en Espagne et la voir.

Durant un moment précis, Leah n’a plus réussi à peindre. Elle était en quête de quelque chose qu’elle puisse mettre en valeur par le biais de la feuille d’or et en relation avec sa condition de femme. Elle a réalisé ainsi « 23’000 » une œuvre relatant le montant dépensé dans la vie d’une femme pour des protections hygiéniques et avait également envie de jouer avec le relief. C’est pourquoi, elle part à la quête du modeler des seins qui sont aussi en lien avec sa mère. Elle avait appris à peindre des nus à l’âge de douze ans et cela choquait les gens, me dit-elle, alors que c’est la première chose qu’un artiste apprend. Dans cette idée, Leah a toujours voulu réaliser une série sur les parties corporelles et intimes de la femme ; d’où les seins mais aussi les vulves. Je lui demande alors d’où lui est venu l’envie de créer des christs sur croix. Elle me répond qu’avec ses origines eurasiennes, elle n’a pas eu d’éducation religieuse mais lorsqu’elle est arrivée en Espagne, elle a été touchée par la souffrance se trouvant dans les églises et aussi la fascination qu’il y a autour de la figure du christ avec ce côté spirituel et humain. Une influence, continue-t-elle, qui lui vient directement de la ville de Séville, en elle-même.

Diagnostiquée hypersensible, elle me dit qu’elle possède un côté sombre rempli d’une grande mélancolie liée à ses angoisses et à ses souffrances notamment celles en rapport avec son père ; un bagage qu’elle porte malgré elle. Ses angoisses sont liées à la vie mais aussi à la mort. C’est pour cela qu’elle met de l’or dans ses toiles, c’est son soutien dans cette vie. C’est grâce à cette lumière qu’elle est plus vivante. Leah souffre également du jugement que les gens du monde de l’art peuvent avoir sur son travail et du « peu d’expérience » qu’elle possède. Elle ajoute, comment donner de la valeur à une œuvre : par la taille, le matériel, les études ou la réputation de l’artiste ? N’ayant pas faire d’école d’art a proprement parlé, elle sent qu’il y a une différence de traitement et ce n’est pas normal. Je suis d’accord car le talent ne s’apprend pas. Les techniques, certes, mais le talent, non.

En dernier lieu, Leah ajoute que les émotions ne se calculent pas. Leah sait transformer ses émotions ; ce qu’elle fait au travers de la peinture dans laquelle elle raconte tout. Ses compagnes de vie sont ses feuilles d’or qu’elle ne compte pas abandonner car, par le biais, elle exprime ce qu’elle a besoin. Sa vie et son œuvre s’entremêlent et composent des œuvres dont le talent se reflète dans la technique. Un art maîtrisé et une vie artistique déjà remplie pour Leah dont l’avenir semble prometteur. L’art n’a tout simplement pas d’âge.

 

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 10 mai 2021