Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

"Photographe"

Nora Rupp
Nora Rupp

C’est au charmant Café de Grancy que nous nous sommes rencontrées. Une rencontre fructueuse qui m’a amenée à découvrir la richesse et l’importance de son travail. En 2000, à l’âge de 19 ans, Nora entre à l’école de photographie de Vevey, CEPV. Elle ne connaissait pas grand-chose, me dit-elle, mais c’était une passion. Sortie de l’école en 2003, elle voyage. A son retour, elle devient photographe indépendante. En 2010, elle est engagée au MCBA – Musée Cantonal des Beaux-Arts – mais continue, parallèlement à travailler de manière indépendante. Elle a notamment couvert l’événement de la Grève féministe du 14 juin 2019 ; elle a d’ailleurs travaillé avec un collectif de femme qui a réalisé le livre Nous, au cœur de la Grève féministe.

 

Mais, Nora, au-delà de cela, crée pour elle-même. Influencée par Cindy Sherman (*1954), elle travaille sur une série d’autoportraits intitulée Nora.s et diverses mises en scène depuis 2003. Cette série, selon elle, n’aura jamais de fin bien qu’elle ait subie certaines interruptions – elle a d’ailleurs exécuté quelques images lors d’un séjour en famille à New York. En effet, elle a entre-temps travaillé sur différents projets tels que AKO, au Bénin, qu’elle a exposé à Assens (VD) en 2013 et a été sélectionnée lors de plusieurs concours ; à découvrir sur son site internet mentionné en bas de l’article.

 

Nous venons à parler de frustration en art, lorsqu’il n’est pas possible de créer à sa guise. Lors du confinement, me dit-elle, elle était lancée dans un projet et, subitement, elle a dû s’arrêter pour reprendre la vie « boulot/enfants ». La condition de la femme dans notre société, continue-t-elle, ne laisse que peu de place à la créativité et ainsi, il est compliqué, lorsque nous sommes mère, de tout concilier: vie de famille, travail – avec revenu – et projets artistiques. Elle ne pouvait alors laisser à l’art que très peu de place; d’où une frustration certaine. La condition de la femme/mère est une réflexion récurrente, en ce moment pour Nora. L’acte de création est, en soi, toujours là pour la femme, en l’action de procréation, lui dis-je. Evidemment, nous parlons alors du fait que la femme est tout de même dotée, du plus profond de son être, par l’acte de création lorsque cette dernière donne naissance. Une affirmation régulièrement soulevée par les artistes dont Louise Bourgeois (1911-2010) ou encore Niki de Saint-Phalle (1930-2002) ; que se soit dans leurs œuvres ou lors d’entretiens, les deux artistes mentionnent le phénomène de la maternité comme étant central dans leurs œuvres. Ce phénomène de la maternité se voit aussi dans certaines œuvres de Nora et je pense à une en particulier, de sa série Nora.s, lorsqu’elle est vêtue de jaune et noir, assise sur une chaise, enceinte. Ici, Nora joue un rôle, celui de la mère, non seulement devant mais aussi hors objectif. Une manière d’inclure sa future maternité imminente dans son art.

             

Lors du confinement, Nora a trouvé également deux autres moyens d’inclure sa maternité dans son art. En effet, c’était la première fois que ses enfants la voyaient créer. Elle me confie alors qu’une sorte d’incompréhension s’est instaurée en eux. Ainsi, elle a décidé de les inclure dans ses clichés – voir image accompagnant l’article. Durant cette période, Nora crée une femme différente par jour. La dimension féministe est très présente dans son travail. Lorsqu’elle a crée une working girl, sa fille a tout de suite vu qu’il s’agissait d’une femme de pouvoir, d’une directrice – alors que d’autres génération voient une secrétaire! Outre cela, Nora aime que l’image soit sujette à interprétation. C’est pour cela qu’elle aime les intituler Sans titre ou alors mettre la date à laquelle elle est réalisée. L’inspiration vient du plus profond d’elle-même. Elle est son travail ; même si les femmes représentées dans ses images sont des femmes que nous pouvons rencontrer au quotidien soit par leurs fonctions, soit par leurs statuts sociaux soit encore par leurs statuts familiaux. Toutes ces images que Nora nous offre nous permettent de nous identifier à ces femmes avec lesquelles nous partageons. Ces femmes jouent un rôle important dans la société et nous montre à quel point elles sont indispensables. Nora, pour continuer à créer et ne pas tomber dans les travers de la frustration, a trouvé un deuxième moyen de continuer à créer. Elle a découvert il y a quelques semaines, une résidence d’artistes/mères aux Etats-Unis qui met en place un protocole pour que ces dernières puissent créer depuis la maison. Elle est d’ailleurs déjà pris contact avec Lenka Clayton qui a crée cette résidence et avec qui elle aura un mentoring durant 6 mois de cette résidence. Je me réjouis d’en savoir un peu plus lors d’une prochaine rencontre car je suis certaine qu’une telle initiative pourrait en aider plus d’une pour le processus de création. C’est un beau moyen de trouver un équilibre entre famille et art. D’ailleurs, en invoquant ceci, Nora m’a fait part du fait que son mari avait gagné le Swiss Design Award, il y a cinq ans. Elle est donc partie en famille à New York pendant trois mois – comme mentionnée plus haut; la même année, aussi durant trois mois, ils sont allés vivre au Costa Rica. De belles expériences qui l’ont conduites à pouvoir concilier famille et art. Aujourd’hui, elle tend vers ce mode de vie pour ne plus devoir faire des choix alors que ces deux éléments sont importants pour elle. La création, me dit-elle, est un besoin et ce projet/cette série est sorti de ses tripes. Il soulève des questions essentielles et met la femme au premier plan.

 

La notion de l’intime dans le travail de Nora est tout aussi importante. Non seulement parce qu’elle nous fait pénétrer dans les sphères de ces femmes mais aussi parce qu’elle n’hésite pas à se prendre comme modèle. Plus récemment encore, Nora a été victime d’un AVC, il y en environ un an. Ses handicaps bien qu’invisibles la poussent vers un besoin de réaliser une introspection personnelle. Ce besoin d’exorciser ses maux la conduit pas à pas sur le chemin de la guérison. Ainsi, elle avait commencé à interviewer des personnes ayant été victimes d’un AVC et à les photographier. Le projet, me dit-elle, est toujours d’actualité et elle vais bientôt continuer. Elle avait malheureusement dû l’arrêter à cause du confinement. Ces quelques mois lui ont ainsi permis de prendre du recul sur sa propre expérience douloureuse et de pouvoir être plus à l’écoute des témoignages sans que cela soit trop émotionnel pour elle. Mais, continue-t-elle, elle pense que c’est un projet important autant pour elle – chemin de guérison – que pour le public, car les handicaps invisibles sont très dur à vivre et qu’il est important d’en parler. Arrêter ce projet brusquement, à cause du confinement, a été très dur pour elle car elle se lançait enfin dans un projet artistique, le premier depuis son AVC. Le projet Nora.s a joué alors un rôle important. En effet, il lui a permis de ne pas être stoppée dans une période où la création revint. Elle a pu ainsi reprendre sa série tant aimée. Grâce à cette dernière, Nora peut se retrouver dans son art et peut exprimer les émotions ressenties en endossant des rôles différents qui vont enrichir sa création et confirmer son talent artistique.

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 27 juillet 2020