Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Ray Monde 

"Artiste"

Self-portrait with tiger II CTW
Ecce femina

Aujourd’hui je vous présente l’artiste Ray Monde. Nous nous sommes rencontrées autour d’un café au charmant Café Grancy. Nous avons abordé différents thèmes de la philosophie – dont elle est passionnée –, l’art dit au féminin et comment elle aborde ces derniers dans sa vie et donc dans son œuvre.

            

Ray Monde est née au Luxembourg et s’est formée en Arts Plastiques à la Sorbonne, Paris – de 1981 à 1985. Elle allie peinture, photographie, performance, installations et écriture. Ces divers médiums dialoguent ensemble et forment un tout afin d’exprimer le féminin : une passion. Elle réalise beaucoup d’expositions qui mettent en lumière des oeuvres dont elle est le propre modèle – pour la plupart. L’esthétisme étant un point crucial pour elle, elle me confie que tous les matins elle fait du sport. Un corps parfait est un corps mince et « Ecce Femina » en est le témoignage. Son corps dévoilé dans un motif en forme de X (le  chromosome féminin) va devenir emblématique pour l’artiste qui va tendre vers la réalisation de sa propre marque ; luminaires, tapis, édition de livre tel que « Confessions au cheval, Eloge du chevalet » ou encore masques et autres accessoires sont la confirmation de ce rattachement au féminin et à son intime. Ce dernier sera dévoilé par son corps nu posant devant des nus masculins peints ; une photographie sera témoin de cet alliage. Une série d’œuvres voient alors le jour et Ray Monde me dit qu’il s’agit ici des premiers selfies. Ses longs cheveux couleur de jais recouvrent souvent sa poitrine et sont le pendant de cette couleur chair qui caractérise son corps. Une puissance dans la représentation et dans les gestes n’est pas à négliger mais surtout à relever. Elle me parle de transmutation, de rage d’expression et enfin d’enfant. Très tôt, dans son parcours, elle a décidé ne pas faire des enfants vu la manière dont elle pratiquait et pratique l’art, continue-t-elle.  A son niveau elle se donne toute entière à son art, son âme mais aussi son utérus. En réalité, pour elle, ses œuvres sont ses enfants. La réalisation d’une œuvre à son résultat est le processus de l’être enceinte et de l’accouchement. 

            

Ray Monde, de par la vastitude de sa recherche artistique, nous fait entrer dans son univers où la censure se veut inexistante. Pourtant, l’artiste connut énormément la censure. La mise à nu de son corps n’était pas toujours bien perçue au travers du regard de celui qui le contemple. Je lui dis qu’avec l’Espace, la censure ne sera pas à l’ordre du jour. En effet, ce dernier se veut libre en ce qui concerne l’expression artistique, tout du moins. Malheureusement, pour certains, l’art est encore incompris et se fait alors censurer dans sa représentation et son résultat. Sans rechercher son processus, l’œuvre d’art va être, dès lors, bloquée dans une sphère où la liberté n’a pas sa place. C’est une constatation déplorable car chacun devrait pouvoir s’exprimer comme il le souhaite avec le moyen qui le représente au mieux. Pour Ray Monde, il n’y a rien de tel que le corps pour s’exprimer – dans diverses poses et conditions. Pour une artiste, lorsque sa manière de s’exprimer est altérée par un élément extérieur, elle va se sentir réfrénée et ne pourra alors plus être elle-même. Si nous prenons le cas de Camille Claudel, ayant été internée par sa famille, elle n’a plus jamais voulu sculpter et pourtant le personnel de l’institut de santé voulait la forcer à en réaliser : « En réalité on voudrait me forcer à faire de la sculpture ici, voyant qu’on n’y arrive pas on m’impose toutes sortes d’ennuis. Cela ne me décidera pas, au contraire »[1]. Cette affirmation nous montre la ténacité de l’artiste qui, en son contraire, ne souhaitait plus créer et surtout pas sous la contrainte. En soi, au niveau de la création, il ne faudra jamais interférer dans l’élaboration, ni dans le processus et il est important d’accepter toute forme d’art dont le message se veut éducatif. Ray Monde me confie alors que la censure l’a beaucoup affectée sans pour autant entraver son art. Peut-être était-elle censurée à cause du fait qu’elle soit une femme ? La conversation glisse sur le sujet du patriarcat. Présent dans la vie quotidienne, les femmes sont également fautives car certaines élèvent des machos, me dit-elle. Ce n’est pas faux, lui dis-je. C’est ce qu’il faudrait impératif changer dans la société. Progressivement, nous y arriverons. Par le biais de l’art, cette notion peut être comprise et appliquée. Les cours de Séverine Auffret (*1942), philosophe et écrivaine, auteure d’ouvrages sur le féminisme, l’ont sans doute influencé en ce sens. Cette dernière est la rédactrice de la préface de « Anaïdeia », une série d’entretiens sur l’érotisme de Ray Monde avec Robert Fleck (*1957), critique d’art et curateur. 

            

A partir de 2013, Ray Monde travaille sur un projet intitulé « Caress the World 2013_2023 » et depuis, va décliner ses « caresses » sur tout support dont un lumineux qu’elle intitule « Caress the Light » (2017). Ce projet souhaite nous ramener à une reconnexion avec la terre mère. Elle réalise une performance inspirée par Zarathoustra de Friedrich Nietzsche (1844-1900) – (son père spirituel), ce philosophe et son œuvre géniale qu’elle chérit – « Looking for Zarathustra  2020 » est une œuvre sous forme de vidéo avec des mains caressant la toile et les quatre éléments projetés. Il n’y a plus d’humains, c’est un processus qui va au-delà de l’homme, le sur-homme. 

 

Je me réjouis de l’accueillir à l’Espace afin qu’elle présente au public, non seulement son talent mais aussi sa personnalité qui ne demandent qu’à être connus. Notre échange a été un moment intense qui témoigne de l’importance du féminin dans le monde de l’art.

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 5 octobre 2020

 

[1] Lettre de Camille Claudel à Paul Claudel datée d’un dimanche de novembre/décembre 1938. Dans Anne Rivière et Bruno Gaudichon, Camille Claudel, Correspondances, 3e édition revue et augmentée, Paris, Gallimard, 2014, p. 340.