Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Sève Favre 

"Artiste plasticienne"

Bleu miroitant - 2016
Au pied du mur - 2019

Le 5 avril dernier, l’artiste Sève Favre m’a ouvert les portes de son atelier. Elle me confie alors qu’elle a connu une carrière variée et qu’elle a commencé finalement à exposer au public en 2017. Ceci malgré le fait que ses tableaux, si caractéristiques, composés de boîtes mobiles, sont basés sur un concept pensé et réalisé déjà depuis 2005. En effet, Sève me montre le premier tableau « intervariactif » en me disant que c’est d’après cette œuvre initiale qu’elle puise encore parfois des idées pour sa future production.

Voilà la saisissante particularité de son art ; ces boîtes que nous pouvons ouvrir, fermer, placer ou déplacer à notre guise dans ses œuvres sont les instruments d’un contact direct que l’artiste instaure

avec son public. Les mains deviennent outil de réalisation de l’œuvre et non armes – car bien souvent nous pouvons également les voir comme telles. Elle me dit que certaines personnes ont du mal à oser toucher à cause de l’aspect fragile que renvoient ces boîtes, ce qui paradoxalement en fait donc leur force. C’est indéniablement une belle manière de faire participer activement son public à la réalisation d’une œuvre voulue comme un continuum créatif.

 

C’est tout particulièrement le cas de sa dernière œuvre « WWW. » que vous pouvez découvrir sur sa page Instagram « @sevefavre » où une mère et sa fille interagissent avec ce diptyque composé de boîtes en papier (dont la couleur nous fait penser à du métal) connectées par des fils rouges telle une toile que nous tissons et qui se trouve reliée au « web » ou toile en français ; l’installation et la performance ne font alors qu’un. La première fois que j’ai découvert cette œuvre, il m’est venu en mémoire la toile de Frida Kahlo intitulée « Les deux Fridas ».

 

En effet, la veine rouge qui relie la Frida du passé à celle du présent nous rappelle ce fil rouge, protagoniste de l’œuvre de Sève. Ce fil rouge devient le lien que nous avons avec les différentes étapes de notre vie, aux diverses identités que nous avons endossées parfois, avatars de nous-mêmes. L’artiste ajoute que cette œuvre, comme d’ailleurs l’ensemble de sa production, joue sur le dépassement des frontières classiques de la toile en tant que support. Mais aussi empêche le cloisonnement des différents types d’art ce qui ouvre de nouvelles perspectives d’interprétation. Dans son projet #intervariactifserials, elle met en scène les différentes possibilités de perception que ce diptyque apporte au spectateur afin de questionner ainsi nos définitions typologiques.

 

De plus, par la voie du réseau social qu’est Instagram, Sève a choisi un langage mixte pour accompagner pas à pas son processus artistique. En effet, elle joue avec les langues françaises et anglaises, cette dernière principalement pour le vocabulaire informatique. Finalement, ce roman-photo Instagram devient une performance digitale. D’ailleurs, l’artiste a défini dès le départ les conditions de réalisation de celle-ci comme l’horaire des publications, la durée de la performance, le « digital labor » journalier à effectuer ou encore la documentation du suivi de performance… En outre, elle tague un lieu virtuel afin de géolocaliser chaque publication en une place d’exposition virtuellement choisie en fonction de caractéristiques précises. Cela fait sans aucun doute le lien avec les études de géographie réalisées quelques années auparavant par l’artiste.

 

Au fil de l’entretien, un élément essentiel nous interpelle. En parlant de l’art en général mais surtout lorsque nous évoquons l’être artiste, la citation de Simone de Beauvoir nous vient en mémoire « On ne naît pas femme : on le devient ». En y réfléchissant bien, pour une artiste, c’est l’inverse. L’artiste ne le devient pas, elle l’est. Ce besoin viscéral de créer fait d’elle la personne qu’elle est ou sera par la suite. Louise Bourgeois nous l’a, à maintes reprises, répété. Plus je m’entretiens avec les artistes, plus je me rends compte que cette perception de l’art est importante à faire valoir. Et vous, que pensez-vous du fait de « naître artiste » ?

Lorsque nous regardons ou touchons l’une de ces boîtes, nous nous apercevons du détail de la réalisation. Ce détail, me dit l’artiste, est souvent vu par le public comme une valeur ajoutée ; car elles sont toutes réalisées par Sève. Qu’en est-il alors si nous perdons une partie de la boîte ? Que devient l’objet initial ? Perd-t-il de sa valeur ou au contraire en en prend-t-il en s’enrichissant de son histoire ? Le nombre de questions suscitées est multiple…

L’artiste a choisi jusqu’à présent de ne pas publier sa photographie sur ses réseaux sociaux, de plus sa signature se trouve à l’arrière de ses œuvres et c’est la seule contribution à faire valoir son identité. Pourquoi l’arrière de ses toiles ? Car l’avant est voulu un espace de partage. Elle maintient ainsi une forme d’anonymat qui assure la primauté au tableau, « I’m not in but I’m part of it » comme le Street Art, en quelque sorte. Travailler avec le toucher rentre assurément dans la catégorie de l’intime. D’une part, il y a l’intime du processus de création de l’artiste – elle donne de soi dans son œuvre – et d’autre part, l’intime lié à l’appropriation par le public qui intervient directement sur les œuvres de l’artiste.

Sève Favre aborde alors la question de l’art de manière dynamique dans laquelle se pose les différentes relations à l’intime entre artiste, œuvre et public. La sociologie de l’art prend tout son sens dans ses œuvres qui font naître la rencontre.

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 9 mai 2019 

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