Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Titane Lacroix 

"Artiste"

Aujourd’hui je vous présente l’artiste plasticienne et designer de lumière LED Titane Lacroix. Nous nous sommes rencontrées au Bleu Lézard à Lausanne autour d’un café où elle me partagea sa passion pour l’art et particulièrement la création qu’elle ne cesse d’agrémenter par divers moyens. 

            

La première œuvre, dont Titane va faire référence, et qui est également le premier élément abordé dans la conversation, est l’une de ses sculptures représentant une femme en porcelaine. Un travail sur les femmes mais aussi sur la hiérarchie féminine. Cette porcelaine possède une particularité : elle est cassée. Pourquoi une telle volonté de la part de l’artiste ? Titane me répond que cette sculpture représente l’état d’esprit de deux personnes qui lui sont chères ainsi que la sienne. En effet, Titane a appris, depuis peu, que ces deux personnes ont subi un viol. Ayant été dévastée par ces informations, elle ne réussit pas à s’exprimer autrement que par l’art ; les mots étaient insuffisants pour exprimer toute la douleur qu’elle ressentit au sortir de ces atroces nouvelles. La porcelaine cassée représente ainsi la fragilité du mental lorsque celui-ci est détruit par l’acte et par l’information. Il est impossible de rattraper la pierre une fois que cette dernière a été lancée. De la même manière, il est impossible de réparer ce qui a été brisé. De cette pensée, Titane a cherché, par la création de cette sculpture, à recréer par ce qui avait été cassé. Ses imperfections externes lui confèrent, d’ailleurs, une certaine perfection dans le rendu. Le processus, encore une fois, va nous permettre de comprendre l’œuvre et son histoire et, ainsi, pouvoir transmettre l’intime quotidien de l’artiste caractérisé par cette femme brisée, au sens propre, comme au figuré. 

            

Titane souhaitait étudier aux Beaux-Arts de Neuchâtel mais ses parents s’y étaient opposés. Elle me confie que, pour eux, ce n’était pas un métier. Ayant été persuadée, elle est partie à Genève pour suivre des cours à l’école de laborantine. Tout en travaillant en tant que telle, elle suivit des cours de graphisme – qu’elle a complété dix ans plus tard à Sydney, Australie, par une formation de directrice artistique en publicité. Elle a beaucoup travaillé sur des illustrations et de la bande dessinée. Quelque temps après, Titane vécut à Stockholm, en Suède, où elle suivit son mari de l’époque. Là-bas, elle put s’adonner à la peinture et la sculpture et a même réalisé des expositions. Depuis, elle n’a jamais arrêté de travailler ces médiums. Elle ajoute qu’elle ne sait pas faire autre chose. Une affirmation, me dit-elle, qu’elle répète assez souvent lorsqu’elle s’exprime sur son travail. Cette dernière fait d’ailleurs écho en moi et me conforte dans l’idée que cette artiste est habitée par la passion de créer et que celle-ci résulte d’un besoin. 

            

Titane est sensible aux questions relatives à la nature. En effet, elle va se pencher sur l’interférence de l’homme sur la nature. Comment ce dernier va la modifier et, au final, se retrouver submergé par elle. Il est impossible de dompter la nature, tôt au tard, elle finit par nous engloutir. La force de la nature est très souvent sous-estimée, me dit-elle. C’est pourquoi, elle va travailler avec des matériaux qui proviennent de cette dernière. C’est un moyen de rendre visible ce qui est invisible ou du moins, pas si évident que cela à constater. Elle me parle alors de sa cascade en béton qui montre de l’eau fossilisée. Elle continue en se demandant si cela pourrait être possible. Cette sculpture fut exposée à la piscine du Grand-Lancy, près de Genève, et fut démontée. Elle me confie alors qu’elle se trouve actuellement chez elle. Repartie en grosse gouttes sur le mur, elle montre la grandeur éparse de cette cascade qui semble continuer son mouvement dans sa fossilisation. Un concept intéressant qui permet au public de réfléchir sur sa condition d’Homme. Outre dans sa sculpture, Titane insère des éléments naturels dans ses dessins et sa peinture. Le dessin a, d’ailleurs, été l’une de ses occupations principales durant le confinement. De par le phénomène du naturel, Titane se dirige, depuis quelque temps, vers le luminaire et le design LED avec lequel elle aime varier la production ; un moyen de rendre l’art utile dans un certain contexte. Titane continue en me disant qu’elle travaille avec des matériaux utilisés en sculpture. Avec le luminaire, un dialogue s’installe. Trois mois durant, elle a travaillé avec un groupe d’adolescentes qui faisaient de la danse presque professionnelle. Ces dernières réalisent avec leurs corps une sculpture intitulée Flux tendu et représente un énorme iceberg illuminé. Elles ont travaillé toutes ensemble. Une manière de pouvoir créer en groupe et élargir son contexte de création. 

            

La performance et la photographie tiennent une place importante dans sa création. Elle me fait encore part de deux éléments concernant ces deux médiums. Le premier relate la performance à travers l’usage d’un cube de deux mètres sur deux où deux gants en caoutchouc pouvaient être enfilés par le public. Le but de cette performance était de faire comprendre aux hommes que les femmes n’aimaient pas être touchées. Une performance qui me fait penser à celle de Valie Export (*1940) et sa performance du Touch Cinema (1968) ou les gens, surtout les hommes, défilaient devant elle pour toucher sa poitrine cachée dans une boîte qu’elle transportait ; un autre moyen de dénonciation. Le deuxième relate la photographie et la sensibilisation du public aux vieilles techniques qu’elle réalise à son atelier, comme le « cyanotype » – une technique monochrome avec négatif ancien par tirage photographique bleu de Prusse, bleu cyan, élaboré par le scientifique et astronome anglais John Frederick William Herschel (1792-1871) en 1842. 

            

En résumé, Titane possède un talent inné qui s’exprime au travers de divers médiums et qui peut être exploité au service de l’art contemporain afin de pouvoir en permettre la lecture. 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 21 décembre 2020