Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Valeria Caflisch 

"Artiste"

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Aujourd’hui je vous présente l’artiste Valeria Caflisch qui m’a accueillie dans son sympathique atelier à Fribourg, se trouvant en face du Musée d’art et d’histoire (MAHF). Dès le début, je sens que Valeria a beaucoup d’éléments à partager.

 

C’est grâce à Isabelle Pilloud que j’ai le plaisir de connaître Valeria. En effet, elle partagent le même atelier. Elles se sont connues à Berlin, Allemagne, puis se sont retrouvées à Fribourg où elles se sont engagées à développer ensemble des ateliers de médiation culturelle au MAHF.  Elles possèdent, me disent-elles, la même ligne sociologique et l’envie de raconter à travers l’art ce qui se passe dans le monde qui les entoure. Un besoin commun et profond aussi de pallier entre l’art, l’artiste et le public.  Elles avaient d’ailleurs pensé à rédiger un manifeste. Et pendant trois ans elles ont organisé avec un ami, Wojtek Klakla, dans leur atelier des Flash Expos mensuelles, invitant des artistes à présenter le temps d’une soirée une seule œuvre à travers un Werkgespräch ; fameuses FlashExpos de l’atelier X.

 

Valeria est née à Catane, en Sicile, Italie, d’une famille originaire des Grisons, en Suisse. L’italien et le français se confondent lors de notre entretien. Elle se définit comme artiste plasticienne. Ayant une formation de sculptrice, elle travaille autant avec la peinture, le dessin, la vidéo, la photographie ainsi que la gravure. Ce qui l’intéresse c’est l’exploration des différentes techniques et matières en rapport avec le sujet. Et les sujets dont elle parle sont des thèmes intimement liés à sa vie. En effet, Valeria, ne distingue pas sa vie de son travail et, en ce sens, elle souhaite le transmettre. Elle se dit également déconstructiviste dont la pensée change régulièrement et, en cela, est beaucoup attirée par la philosophie et certains de ses concepts. Durant dix ans, elle a dû restreindre la création car elle a élevé quatre enfants et qu’elle ne pouvait se dédier à son art avec la même intensité. C’est aux Etats-Unis qu’elle a repris intensément la création en réalisant des petites huiles sur toile où les sujets principaux sont les ustensiles de cuisine – Evidences et Process of matters représentent des cuillères à glace, des fouets à mousse, des tamis et autres objets qui deviennent protagonistes de scènes où un drame est soupçonné, mais qui n’est pas expliqué. L’objet ressort d’un fond sombre afin d’être témoin de « le sue tenebri » - « ses ténèbres », me dira-t-elle, qui doivent ressortir. Les couleurs « ténébreuses » sont à la fois un souvenir de la lumière méditerranéenne et une réflexion sur les côtés ambivalents et ambiguë de la vie. Nous constatons alors que l’élément sphérique est régulièrement central dans son œuvre.

Dans ses dernier travaux, Valeria représente beaucoup des seins,  qu’elle se fais envoyer comme moules par des amies et qu’elle retravaille avec du plâtre et des résines époxydes. Ces seins deviennent, par eux même, ensuite protagoniste de ses installations, non plus comme objets mais sujets.  Un retour aux sources à travers le corps qui révèle un certain côté animiste dans son travail. Ses œuvres, en général, ont un côté léché mais tout aussi désordonné ; ceci, me dit-elle, la fait sortir de son image de femme. Par contre le côté maternel ressort beaucoup et cela l’a fait se questionner sur l’existence d’un art féminin, très souvent.

 

Des projets artistiques en groupe, elle en est friande, me confie-t-elle. Elle en a d’ailleurs réalisé plusieurs. Quelques années auparavant, sur Sainte Agathe, la sainte patronne de Catane,  et qui est venu agrémenter sa série sur les martyrs – autoportraits avec des pics. Ce projet a pris vie au marché à poissons de Catane. D’ailleurs, une des représentations était en forme de morue. Un questionnement sur le martyre des femmes, mais aussi sur les rites et symboles qui les accompagnent. Ou encore le projet terra-terre une plateforme d’échange créée par Valeria sur laquelle huit artistes de Fribourg et de Catane échangent et interagissent par le biais de l’art, sans vraiment se connaître ; une réflexion sur la découverte de l’Autre et donc de soi. Ce projet a débuté avant le Covid-19 et verra le jour en tant qu’exposition de groupe en 2022.

Valeria travaille avec ce qu’elle a autour d’elle et réutilise parfois le matériel qui mérite une seconde vie. Les techniques qu’elle utilise sont diverses car elle aime travailler les matériaux de manière aléatoire, ainsi, elle utilise le silicone, la mousse à expansion, la cire, la mousse floral, la paille de fer. Elle se questionne toujours sur ce que le sens d’une matière ou d’une texture apporte au contexte. Ainsi, durant le confinement, Valeria a travaillé sur le concept des bulles – à nouveau la sphère – qui vient se greffer sur ses toiles et donner à cette dernière un effet tridimensionnel. C’est une manière pour elle de questionner la vie, qu’a-t-elle à transmettre, à dire ? Sans doute, le côté maternel vient guider sa création. Mais que signifie maternelle? se questionne-t-elle. Plusieurs personnes autour d’elle la définissent comme étant une femme forte. Dans cet élan, elle réalise une installation où elle place une tête napoléonienne au-dessus de cols de chemises de son grand-père – une sorte de revendication historique. Ces derniers prennent vie comme les côtes d’une cage thoracique et vont créer un jeu d’ombre et de lumière auquel Valeria attache tant d’importance. Cette œuvre lui rappelle aussi le rôle du phénix qui renaît de ses cendres comme la renaissance du souvenir ainsi que la révélation d’un certain côté animiste dans son travail.

 

A cinquante-et-un ans, elle me dit vouloir exposer plus. Cette année, elle a été invitée à travailler pour le fond photographique de la Bibliothèque Cantonal avec la réalisation d’une exposition en juin. Parallèlement à cela, une autre exposition est prévue avec une amie artiste, Diana Rachmuth, intitulée The Fullness of the Emptiness - « le plein du vide » - et qui fera référence au « syndrome du nid vide » - lorsque les enfants partent de la maison. Que reste-t-il ? La création, sans doute, car selon elle, elle ne se voit plus vivre sans elle.

 

 

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 12 avril 2021