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*** Lumière sur une artiste ***

Marie Bagi vous présente,

 Andisheh Moghtaderpour 

Peintresse

Migration no.2
Le savoir est le pouvoir #2

            Aujourd’hui je vous présente l’artiste Andisheh Moghtaderpour que j’ai eu le plaisir de rencontrer au Café de Grancy. Une vie totale absorbée par la peinture qui a sans cesse été présente dans sa vie et de laquelle elle ne pourrait faire fi. Rencontre

Andisheh est née à Téhéran. Du plus loin qu’elle se souvienne, elle a toujours dessiné. En effet, elle me dit qu’elle a reçu son premier matériel pour son neuvième anniversaire ; une première boîte de peinture à l’huile offerte par son père. Mais, malheureusement, elle ne possède pas de traces de son travail d’antan. C’est à l’âge de quinze ans qu’elle commence des cours de peinture. Elle me confie ne pas avoir pensé qu’elle pourrait faire ce métier mais ses professeurs ainsi que sa famille l’ont encouragée. A seize ans, elle réalise son premier grand tableau et, depuis, elle ne s’est pas arrêtée. Elle s’est donc dirigée vers des études d’art à l’université, toujours à Téhéran. Sa tante, la sœur de sa mère, et une cousine sont artistes et sa grand-mère adorait peindre mais il ne reste rien de cette production, à son grand dam. C’est en 1997 qu’elle s’est mariée et qu’elle venue en Suisse pour la première fois car elle a suivi son mari dans ses missions de travail. Elle continue toujours la peinture et voyage entre les deux pays tous les deux ans jusqu’en 2008 où elle s’installe définitivement en Suisse. Depuis, à Versoix et région, elle expose chaque année avec un collectif.

A côté de son métier d’artiste, elle est également accompagnatrice scolaire dans des écoles primaires pour les personnes réfugiées mais elle me dit qu’elle cherche à réduire ses heures pour ne se consacrer qu’à la peinture. Il y a, me dit-elle, quelque chose en elle qui incite ce besoin de peinture, de créer et c’est devenu comme une thérapie pour elle. Avec la répression et la guerre, elle s’était essayée à la musique mais elle s’était vite rendue compte qu’elle n’était pas douée et que cela n’était pas sa voie. Avec le travail de son mari à la Croix-Rouge, elle a vite compris qu’elle avait besoin de s’exprimer car touchée par certaines situations. Dans son art, en effet, au départ, les couleurs sont très foncées, nous ressentons la guerre, la souffrance. Elle prend des photographies trouvées dans des revues afin de réaliser des collages ou reproduire la photographie trouvée. Elle ne souhaite pas vendre ces œuvre-là car elle les faisait pour elle et voulait faire passer un message même si les gens les détestaient, c’était constructif pour elle. L’idée première étant reliée au lâcher-prise. Elle me confie alors avoir été fascinée par leur réaction car totalement en contraste avec ce qu’elle avait voulu exprimer. Aujourd’hui, dans ses œuvres, il y a plus de couleurs. Elle aime la peinture abstraite mais n’en réalise pas. Elle fait du figuratif car c’est plus facile pour elle de faire passer un message sinon elle se sent insatisfaite. Elle qualifie d’ailleurs ses œuvres d’académiques, réalistes ou parfois surréaliste même si elle n’aime pas mettre de mots sur son style qui lui est propre. Ce que je comprends en regardant son travail. Ses sujets favoris sont les êtres humains surtout les femmes mais aussi les animaux et les natures mortes – qu’elle réalise uniquement en fonction de ses besoins. Pourquoi les femmes ? Eh bien surtout car elle souhaite parler des inégalités et des injustices envers ces dernières. Un besoin de s’exprimer plutôt fort car elle souhaite « se battre » pour y arriver. De plus, elle constate que de plus en plus de femmes réussissent à se libérer, à s’en sortir plus libre car elles forcent les barrières et qu’elles ont osé tout casser. La force de ces femmes et le mouvement de rébellion se sentait déjà dans l’air me dit-elle. Sortir sans voile peut faire l’objet d’une arrestation. Le voile possède donc une symbolique très forte. Elle continue en me disant que pour tous les artistes il est difficile d’exposer en Iran car les galeries d’art ont pratiquement toutes fermées à cause de la situation politique donc tout se passe sur les réseaux même s’il y a également des restrictions dans ce secteur voire de la censure. Étant très réceptive à ce qui l’entoure, il était évident qu’elle se dirigerait vers la représentation de la nature puisque nous sommes, en tant qu’être humain, plongé dans une spirale vitale liée à l’environnement. Elle peut ainsi véhiculer ce qu’elle ressent. Tout son travail, elle l’exécute en musique, un peu de tout me dit-elle, pop, rock, country… toujours en fonction du sujet car les coups de pinceaux changent, au rythme de la mélodie. C’est processus qui peut durer des semaines, continue-t-elle. En ce moment, elle travaille sur un triptyque représentant un lac qui s’assèche en Iran et dont une femme de couleur blanche, émerge de l’eau. C’est la représentation de la liberté car son mouvement relève d’un étirement vers le ciel, la tête vers le haut et les yeux fermés. C’est comme aller à l’intérieur de soi, me dit-elle. Car la paix, selon elle, elle vient de l’intérieur grâce à la méditation. Sur une série avec des images prises dans la nature, elle voit et veut faire ressortir tout ce qu’elle ressent aussi des formes. C’est pourquoi elle prend toujours son carnet de dessin avec elle. Les témoignages entendus dans son travail la poussent au lâcher-prise voilà pourquoi elle réalise une série avec des femmes vêtues de blanc comme si elles étaient là, sans être là. Apparaître et disparaître sont les verbes qui les caractérisent. L’une de ses œuvres qu’elle me montre met en exergue la pluie et le personnage comme si un esprit lui était collé dans le dos. Une envie de disparaître alors flagrante. Elle me montre ensuite sa série des « songes consommés » où prônent des natures mortes avec des bouteilles de vin et des verres à pied. Cela fait à nouveau référence à l’Iran où le vin est également produit et le plaisir que cela engendre de boire un verre de vin. Elle s’intéresse alors à la nature même du vin et la transformation des raisins, une fascination pour le Shyra. Elle me montre ensuite son autoportrait ainsi que les portraits réalisés de sa famille peints d’après photographie et avec un talent indéniable.

En soi, les œuvres d’Andisheh sont un miroir de ses émotions et de son vécu qui viennent se refléter dans son médium qu’est la peinture et dont elle sait capter l’essence. La manière dont elle réussit à mettre en exergue ses sujets relèvent d’une maîtrise incroyable du pinceau. L’importance des sujets et la manière de les représenter témoignent de ce besoin de créer dont Andisheh ne peut se débarrasser. Un don présent qui lui donne la possibilité d’être ce qu’elle est vraiment et de pouvoir le vivre pleinement car elle a beaucoup à transmettre.

 

Autrice : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 7 octobre 2023

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