Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

"Photographe"

Audrey Piguet / Frog - 2014
Audrey Piguet / Funeral Queen - 2012

La première fois que nous nous sommes rencontrées, c’était à l’école enfantine. Nous partagions un hobby commun la danse classique. Nous nous sommes ensuite perdues de vue durant de nombreuses années. Nous nous retrouvons cette année grâce à l’art ; notre passion commune. Elle m’a ouvert les portes de son magnifique atelier à Grandvaux et je l’en remercie.

     

Après le gymnase, avant que l’art ne la choisisse, Audrey s’était orientée vers une carrière en biologie à l’Université de Lausanne. Sensibilisée à l’art dès son plus jeune âge par son grand-père, artiste peintre et instructeur de plongée, on lui a toujours dit qu’il était difficile d’en vivre. C’est la raison pour laquelle certaines réticences survinrent quant à son choix de carrière, au départ. Au fil de la discussion, je me rends bien compte qu’il ne s’agit pas là que d’une carrière. C’est une vie. Une vie qu’Audrey nous révèle au travers de son objectif. 

            

L’intérêt pour la photographie vient du fait que c’est un mélange de créativité entre médium et technique, me dit-elle. Très à l’aise avec les matières scientifiques, Audrey se retrouve à conjuguer mathématique et photographie. Avant d’entreprendre la production de ses premières photographies, elle se documente sur la matière et sur l’école de photographie à Vevey, le CEPV – Centre d’enseignement professionnel. Une fois le concours passé, elle passe six mois de stage en Belgique et réalise des photographies de mode. A la fin de son cursus au CEPV en 2012, elle obtient son diplôme avec une mention. Elle me conte alors que c’est une excellente école et qu’elle y a rencontré des personnes formidables. La même année, elle reçoit un prix de talent en photographie et obtient sa première exposition. Début 2013, elle décide de se mettre à son compte et travaille en studio. Depuis maintenant trois ans, elle échange de plus en plus avec le public. Elle donne des cours et fait de la médiation culturelle qu’elle obtient par mandat en tant qu’indépendante. Sa motivation première est le partage avec autrui. Je la rejoins car partager l’art est d’une importance capitale et beaucoup semble oublier qu’avant le résultat, il y a le processus et que ce dernier mérite d’être connu afin de comprendre les motivations de l’artiste présentant son œuvre. 

            

En ce sens, les photographies d’Audrey possèdent une influence picturale. Elle construit l’image, la retouche et la remodèle. Cela peut lui prendre des jours voire des semaines. Un travail méticuleux dans lequel elle ne se perd jamais. Au contraire, c’est un moyen pour elle de se retrouver avant de la partager. Elle réalise d’abord les croquis de la future mise en scène photographique puis, les costumes, vient ensuite la séance photographique ainsi que les retouches. Un travail colossal que l’artiste a plaisir de réaliser car, au fond, c’est un travail qui vient du cœur. Son œuvre, il faut la voir comme un tableau. Audrey tend vers cette perfection picturale avec ses grands tirages où nous découvrons tous les détails que l’image nous offre ainsi que le côté technique dont la recherche montre la rigueur des traits de la composition. 

            

Les sujets, qu’ils soient liés à une série ou non, puisent leur source à travers l’interrogation complète d’une idée. D’ailleurs, elle est parfois son propre modèle car elle nourrit une certaine idée qui l’amène à jouer des personnages divers. Elle me dit qu’il y a alors une dissociation totale entre les personnages et elle-même. Elle ne veut pas que cela paraisse autocentré. Nourrir une idée et se mettre au service de l’image sont deux moteurs de sa création. Elle me confie qu’elle aime se déguiser depuis toute petite. Sa grand-mère lui réalisait divers costumes dont certains étaient liés au monde de Disney. Nous avons d’ailleurs des souvenirs communs en rapport avec cette anecdote. 

            

L’art permet de s’évader, continue-t-elle, au travers d’une bulle. Lorsqu’elle se retrouve face à l’une de ses œuvres qu’elle travaille, Audrey ne voit plus rien d’autre. Elle instaure un dialogue avec l’œuvre dont elle seule connaît le secret. La prise de vue et le maquillage se font à son atelier. Le travail de retouches se fait où elle le souhaite. Le résultat se voit à travers un verre acrylique, plus léger qu’une vitre, pour les grands formats, en général. L’un des détails qui m’apparaît lorsque je regarde attentivement certaines de ses œuvres telles que Funeral Groom, 2015, de la série Funeral, c’est le chapeau qui semble se disperser dans la toile photographique. Il y a là, lui dis-je, une connotation peut-être au temps qui passe malgré le sujet figé ; comme le cours d’eau que nous percevons derrière la Joconde de Léonard de Vinci (1452-1519). Les ombres lissent sont aussi l’une des particularités que nous pouvons retrouver dans son travail. Le regard caché est une particularité de cette série Funeral. Cette dernière, me confie Audrey, n’a pas de fin. Elle a débuté en 2014 et l’artiste ne compte pas lui fixer une limite. Elle choisit des personnes qui n’ont pas l’habitude de poser devant un objectif. Elle me dit que c’est une façon de rechercher l’authenticité qui va de paire avec l’influence picturale s’apparentant au réalisme ; mais aussi au romantisme des préraphaélites peut-être ? Ce dernier pouvant être retrouvé dans sa série Parasomnia, avec elle-même pour modèle, ressemblant à celles des peintres préraphaélites avec cette cascade de cheveux longs ondulés et les détails végétaux évidents. Je pense ici surtout à Parasomnia 6 où la jeune femme montre sa plaie qui saigne de végétaux et non de sang. Une douceur dans l’approche du sujet, et de sa réalisation, qui va à l’encontre de la motivation de création. En effet, Audrey a souffert régulièrement de paralysie du sommeil. Cette paralysie engendrait parfois des maux au niveau de la colonne vertébrale mais, pas seulement. C’est une manière pour elle d’examiner la douleur et exorciser ses angoisses. L’art est une manière d’exorciser les peines et le vécu douloureux disait Louise Bourgeois (1911-2010). Dans sa situation, Audrey ne sait expliquer pourquoi de telles situations se produisaient. Il y a souvent des éléments qui interfèrent dans nos vies de manière inconsciente et dont le mental se souvient. Le négatif est souvent refoulé et le faire ressortir de manière consciente par l’art est un cheminement pas toujours évident pour l’artiste ; une mise à nu semble nécessaire. 

            

Dans sa photographie, Audrey nous dévoile le concept de l’intime par des personnages oniriques qui parlent de nous et de la problématique identitaire que l’humain vit au quotidien ; la dualité du genre est notamment l’un des éléments centraux. L’espèce animale est elle aussi très présente et met en évidence le côté instinctif de l’homme. Le végétal, qui est aussi très présent comme nous l’avons vu, témoigne de l’envie que l’artiste possède de vouloir retourner à des caractéristiques de la vie que nous pourrions qualifier de plus simples. Cela nous conduirait à une prise de conscience sur notre condition humaine actuelle. 

            

Enfin, la création est, me dit-elle, une recherche et une évolution constante. L’approche esthétique « léchée » permet à l’artiste de proposer une œuvre qu’elle qualifiera de belle au niveau de son résultat mais aussi de son processus de création. C’est une manière de faire passer des messages et de proposer l’interprétation à chacun. « Une œuvre vit à travers les yeux de celui qui la regarde » dixit Audrey Piguet qui nous propose, grâce à son génie, une voyage magique à travers ses œuvres emblématiques.

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 22 juin 2020