Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Delphine Costier 

"Artiste"

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Aujourd’hui je vous présente l’artiste Delphine Costier que j’ai eu le plaisir de rencontrer autour d’un café. Elle me raconte déjà combien être artiste c’est aussi affronter la solitude, ce qui n’est pas toujours évident c’est pour cela qu’elle recherche bien souvent l’interaction. Elle me plonge alors dans l’univers de sa vie, de son œuvre.

Delphine a grandi à Renens, Vaud et a deux enfants. Elle possède un atelier à Yverdon-les-Bains où elle se rend tous les jours. Elle y donne également des cours de dessin et de peinture aux enfants et aux adultes. Elle a effectué un parcours à l’école des Beaux-Arts de Sion – aujourd’hui l’ECAV – mais également s’est dirigée vers l’architecture d’intérieur afin de jouer la carte de la sécurité malgré le soutien de ses parents, me dit-elle. Cette formation, elle l’a faite à l’Université de Plymouth en Angleterre ; face à la mer car guidée par un ressenti, me confie-t-elle. Elle y est restée pendant quatre ans dont un an où elle y a travaillé. Depuis 2011, elle est à son compte en tant que designeress d’intérieur même si elle continue toujours en parallèle son travail artistique. Depuis début 2016, elle ne prend plus de mandat de design d’intérieur. Elle a maintenant un nouvel objectif, me confie-t-elle, c’est d’arrêter l’enseignement afin de se concentrer sur ses propres projets artistiques.

Depuis onze ans, elle est de retour en Suisse. Elle me dit qu’elle a eu de la peine à sortir de sa bulle, qu’elle était très réservée. Elle essaie tout de même de tisser des liens avec le milieu artistique, de manière générale, même si cela a mis un moment pour se faire. Cela n’est pas évident de se créer une place dans le monde de l’art d’autant plus lorsque nous savons à quel point la visibilité des femmes est un problème dans le monde de l’art. Elle a l’impression qu’il y des codes et elle souhaite aller au-delà de ceux-ci – ce que je soutiens, évidemment. Delphine me confie qu’elle n’a jamais été faite pour évoluer dans le cadre scolaire et elle a découvert tardivement le pourquoi : elle est dyslexique. Cela n’a donc pas aidé dans son évolution scolaire. Elle ajoute qu’avec le temps, elle a découvert que ce diagnostic était une force et que grâce à cela, elle peut aborder les situations de la vie différemment. Mais elle était persuadée d’une chose : l’art. Elle savait qu’elle se dirigerait dans cette voie. Elle a d’abord hésité à se diriger en bijouterie car elle avait la possibilité de le faire, au même titre que les Beaux-Arts, mais elle a préféré ces derniers. Et cela a été la révélation. A seize ans, elle commence le cycle préparatoire qui durera deux ans. Ces dernières ont confirmé ce besoin de création qu’elle possède. Elle choisit l’option peintre car c’est le médium qui l’attirait le plus. Cela a duré cinq ans. Après cela, une année s’est écoulée avant son départ en Angleterre. Là-bas, elle a réalisé deux expositions solos puis, trois collectives, ainsi qu’une autre collective à Paris et enfin, depuis son retour en Suisse, elle a eu l’occasion de faire trois expositions solos à Orbe, Yverdon-les-Bains et Lausanne ; ainsi qu’une dizaine de collectives.

Son besoin de créer vient de loin, me dit-elle. Son grand-père « Géo », depuis sa plus tendre enfance, l’a toujours encouragée dans cette voie. Elle passait toutes ses vacances scolaires dans son chalet en Valais et, me dit-elle, c’est là-bas que le déclic s’est réalisé et, d’autant plus, lorsqu’il lui a offert sa première boîte de peinture à l’huile lorsqu’elle avait dix ans. Elle a toujours eu une sensibilité accrue face à l’art ; une évidence. Elle est heureuse lorsqu’elle crée et a toujours senti qu’il s’agissait de la voie juste pour elle. Elle travaille au développement de soi pour ainsi dépasser les schémas connus ; une démarche qui lui semblait juste. Aux Beaux-Arts, notamment, elle réalise des autoportraits. La question de la couleur devient centrale car évaluée dans un certain milieu. D’un père martiniquais et d’une mère suissesse, valaisanne, elle cherche à développer le côté multiculturel. Son métissage avec la question de l’identité, me dit-elle, étaient ce qui rendait sa place difficile d’accès et en Suisse et en Martinique. La création, en sens, continue-t-elle, est thérapeutique même si elle dût prendre certaines distances à cause de l’intensité ce que cela impliquait surtout lors de sa dernière année aux Beaux-Arts. D’un tempérament émotif, au départ, au sortir de l’école, elle avait beaucoup de mal à se séparer de ses œuvres mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. En effet, elle est même ravie de pouvoir partager avec autrui son travail et de voir l’une de ses créations partir chez son acquéreur. Son intérêt va alors se concentrer sur l’homme et son environnement ; sur la nature mais aussi sur l’urbain. Elle va donc poser un questionnement. Une série voit le jour sous le titre « Nature urbaine » ainsi qu’une installation qui s’intitule « Respire » pour répondre à ce questionnement de l’évolution de l’homme dans son environnement divers et varié, entre nature et ville. Ainsi, elle amène la nature dans le contexte urbain. C’est un cheminement, me dit-elle, vers la personne. Cette dernière va s’inscrire en tant que « point » dans l’une de ses séries. Celle-ci amène l’interaction des uns et des autres et pose la question d’où est-ce que nous nous plaçons dans notre environnement. Pour ce faire, dans sa technique, elle utilise un bâton, objet aborigène, qui dessine ces points. Sur cela, elle me parle d’une série intitulée « Nature humaine » qui regroupe plusieurs toiles numérotées depuis 2013 mais le titre peut évoluer, me confie-t-elle.

Delphine a toujours été partisane de faire les choses d’elle-même et de prendre le temps pour les faire car sinon, me dit-elle, le tournis la gagne. Ralentir et prendre le temps de créer est son credo. Les points sont nés car elle se concentrait sur le présent mais aussi sur ce que l’être humain a été ; prendre le temps de la réflexion. L’intime se matérialise dans ses œuvres par le lien à elle-même mais aussi avec autrui. Elle demande alors au public où est-ce qu’il se situe en tant que point sur le papier et s’il est heureux de la place où il se trouve.

Une formation à la porcelaine vient marquer son parcours artistique car elle a senti le besoin de travailler le volume en trois dimensions. Elle a donc développé un projet avec ses points qui prennent ainsi du volume ; chaque objet conçu symbolise une personne. Un moyen pour elle de se focaliser sur une personne à la fois. La base est la même mais notre évolution est différente. Elle ajoute que ce projet va pouvoir se développer grâce à la bourse qu’elle a obtenue du Canton de Vaud. Depuis un an, elle essaie de lier certains médiums car tous l’intéressent mais son principal médium reste, la peinture. Une autre série qu’elle porte encore est celle intitulée « L’instant présent » qui est créée en parallèle à la dernière. Cette série est un lien entre l’espérance de vie des glaciers et de l’être humain. Après avoir lu une étude l’EPFZ, elle va s’intéresser aux glaciers et à leur survie. Elle me dit que si nous continuons ainsi dans nonante-cent ans, il n’y aura plus de glacier – ce qui correspond à l’espérance de vie d’un être humain. Ce n’est rien pour eux mais c’est tout une vie pour nous. Ce projet a vu le jour après que sa mère ait eu des soucis de santé et qu’elle s’est retrouvée à l’hôpital en 2017. Elle a, tout à coup, senti le besoin d’aller vite. Elle a réalisé une série de soixante-cinq dessins en rapport avec le titre « Soixante-cinq pulsations/minute », déclinée en aquarelle couleur indigo avec une photo satellite du glacier d’Aletsch. L’idée, lorsqu’elle a exposé cette série, c’est de faire une exposition interactive. Lorsqu’un dessin est vendu, elle le remplace avec une feuille indigo au mur afin de montrer cette évolution ; ainsi il reste une trace de ce qui a été, tout comme les glaciers ou les hommes, malgré leur disparition.

Elle souhaite ainsi créer une série par année jusqu’à ces cent ans car, me dit-elle en riant, c’est bien jusque-là qu’elle souhaite vivre. Le nombre d’œuvres dans une série correspondra au nombre de battements par minute que Delphine aura lorsqu’elle débutera une série. Pour le glacier de Zinal, en 2020, la troisième série, elle avait septante-cinq battements par minute et donc cette série possédera septante-cinq dessins. L’intime, me dit-elle, la guide vers des éléments qui lui sont propres mais aussi ce qui l’anime et qui soit en lien avec son histoire de vie. Sa deuxième série, celle de septante-neuf dessins, se trouve actuellement aux Etats-Unis, à Des Moines dans l’Iowa. Elle souhait la laisser vivre là-bas. Un moyen d’enlever les barrières pour pouvoir vivre librement, me dit-elle. Je lui demande alors pourquoi la couleur indigo ? Elle me répond que cela a été instinctif lorsqu’elle a contemplé les photographies du glacier d’Aletsch. Elle a ensuite regardé la signification de cette couleur : « l’instant présent » ; alliage parfait avec ce qu’elle voulait démontrer. Chaque année, elle souhaite utiliser une couleur différente. Afin de ne pas les « abandonner » complétement et de les garder égoïstement, rit-elle, elle souhaite réaliser des coffrets en édition limitée avec des reproductions photographiques de tous ses dessins avec des chroniques alpines qui les accompagnent et écrit par Mathias Jolliet. 

Une rencontre aux émotions fortes qui m’a fait plonger dans la vie et l’œuvre de Delphine qui regorgent de richesse. En l’écoutant, j’ai compris à quel point cette volonté artistique était puissante tel un cri du cœur. Ceci m’amène encore une fois sur le chemin de l’intime qui est parsemé, chez Delphine, d’une volonté d’expression, de liens entre la nature et l’homme, de ce qui nous lie à cette terre et qui est définitivement encré en nous et dans notre évolution. 

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

Publié le 22 mars 2021