Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Kidist Hailu Degaffe 

"Artiste"

8 mars II
La Suisse et moi I - Autoportrait et cho

Aujourd’hui je vous présente l’artiste peintre Kidist Hailu Degaffe et l’univers de son art qui s’articule sous le titre de « L’Endurance ». Ce mot signifie énormément lorsque nous connaissons l’histoire de vie incroyable de l’artiste. Nous nous sommes rencontrées autour d’un café où elle m’a présenté et donné un book fait main qui retrace sa vie, son art. Touchée par la force de vie qui l’anime, je me rends vite à l’évidence que l’artiste/la femme que j’ai en face de moi possède un vécu peu commun. 

            

Kidist me raconte qu’elle est née en Ethiopie et qu’elle vit en Suisse – à Chexbres – depuis dix ans. Après un parcours à multiples facettes, Kidist décide de suivre son cœur qui la dirige vers l’art car, depuis toujours, elle vit et réagit avec un esprit d’artiste, me dit-elle. Quittant toutes activités, elle se consacre à l’art en entrant dans une académie artistique et avec laquelle elle obtient un diplôme. C’est donc à partir de 2005 qu’elle pratique pleinement son art. En 2008, à Addis Ababa, elle participe à une grande exposition avec trente artistes contemporaines afin de réaliser une grande toile de cent mètres intitulée « Arrêter le mariage précoce ». Cette dernière relate la détresse d’une jeune fille qui a subi un mariage précoce et souffrant de fistules obstétricales. Le projet sous forme d’exposition, soutenu par les Nations Unies, a voyagé au Nord et Sud-Ouest de l’Ethiopie et aussi en Europe, en Espagne.  C’est lors de cet événement qu’elle rencontre son mari et c’est avec lui qu’elle part s’installer en Suisse. Etant très engagée dans la cause sociale, Kidist participe à de nombreuses reprises à des expositions en faveur des femmes ou des enfants. Pourtant elle signe ses œuvres « degaffe » en  hommage aux victimes de la Bataille de Maichew – seconde guerre italo-abyssinian de 1936 ; où son grand-père perdit la vie. 

            

Depuis 2006, Kidist se dirige vers son art intitulé « L’Endurance ». Elle me dit que l’endurance est un mot qui signifie beaucoup mais en particulier les émotions autour des challenges que nous rencontrons, voire même la liberté d’expression. Elle conte l’humanité, la nature, l’intégration, la culture ainsi que l’immigration qui font pleinement partie de sa vie. Marquée par la famine lorsqu’elle avait treize ans, elle a consacré une série d’œuvres en hommage aux enfants perdu à cette époque. Cette thématique va se retrouver dans son œuvre n’hésitant pas à se prendre pour modèle et dévoilant la maigreur de son corps ; c’est le cas de son « Autoportrait et chocolat sur piédestal ». La cage thoracique y étant très apparente, elle devient la personnification de cette grande famine. Pour trouver les lignes directrices, elle me dit qu’elle utilise le reflet du miroir. Elle va exagérer la représentation de certaines parties du corps tel que le cou afin de lui affubler la tache de l’allégorie ou encore de la métaphore de l’endurance – symbolique de la beauté et du courage. 

            

L’endurance marque également les défis universels, continue-t-elle. Les défis du quotidien qui sont marqués par divers éléments selon chacun. Profondément influencée par la Méditerranée, les Alpes et le Lac Léman, ces derniers vont se retrouver dans ses toiles qu’elle peint essentiellement à l’acrylique. Sa série intitulée « 8 mars » met à l’honneur la femme en en son jour et marque le défi quotidien qu’elle doit relevé face à l’écoute et aux défis que subissent dans le corps. Kidist ajoute des symboles tels que les livres et les stylos qui symbolise l’éducation au sortir de la pauvreté. Un petit clin d’œil à Gustave Courbet, me dit-elle, avec le bateau qui prend la forme de la balance de la justice, toiles « 8 mars I et II » – l’eau qui bouge met à l’épreuve ce bateau : un véritable défi. La poitrine de la figure féminine représentée par de deux petites montagnes marque la maladie, le défi féminin du cancer du sein. Les forces s’articulent de gauche à droite, l’espoir est caractérisé par le tournesol et l’oiseau apparaissant dans l’œil de la femme qui semble s’évaporer, se fondre, dans ce paysage aux couleurs flamboyantes. 

            

Kidist me parle à présent de la symbolique de la fleur dans son œuvre. Cette inspiration lui vient de Georgia O’Keeffe (1887-1986) et ses fleurs. Pour cette dernière les fleurs possédaient une symbolique forte : une vision intense où la forme simple est réduite à l’essentiel laissant apparaître des caractéristiques humaines. Kidist reprend cette facette par rapport à la femme dans ses compositions en montrant le personnage de, par exemple, « Aung San Suu Kyi » - un hommage à cette femme de pouvoir. Deux pivoines géantes sortant de l’âme, leurs couleurs tissées avec la pensée du sujet.

 

Kidist ne cesse de représenter la femme dans ses toiles – portraits semi-figuratifs – mais aussi la fertilité ainsi que l’embryon de fertilité. Elle n’a pas eu d’enfants, continue-t-elle, mais elle est très proche des enfants de son mari et des enfants de ces derniers qu’elle considère respectivement comme ses enfants et ses petits-enfants. Liée au thème de la maternité, elle va transmettre dans toile la thématique des accouchements mais différents de ceux de Frida Kahlo (1907-1954) ou encore Niki de Saint Phalle (1930-2002). En effet, Kidist va me confier que chaque toile est un accouchement, une réalisation d’elle-même qu’elle considère comme ses enfants. En ce sens, l’œuvre de Kidist prend une dimension importante et lui confère la faculté constante de procréer. Ce qui rejoint le discours de Niki de Saint Phalle lorsqu’elle dit à des journalistes (sur ina.fr) que si elle ne créait pas tout le temps, elle serait enceinte tous les neuf mois.   

            

Si la femme et l’enfant tiennent une place importante dans son œuvre, les animaux tels que le félin - tigres, ou encore le cheval vont être également protagoniste de son œuvre. Le félin, me dit-elle, l’intéresse car elle est attirée par sa ligne artistique qu’elle trouve captivante. Il lui rappelle aussi l’Afrique. Le cheval avec sa fougue lorsqu’il est galop va donner une perspective du mouvement qui va toucher l’artiste qui saura le mettre en exergue de par le tracé de son pinceau. Ces animaux vont, pour la plupart, être mélangés à un fond paysager africain et suisse. Une volonté de l’artiste de montrer l’immigration ainsi que l’intégration. Deux concepts essentiels dans son œuvre général, comme nous l’avons vu. 

            

Le disque, forme géométrique, est aussi une figure qui revient constamment dans son œuvre et aura deux significations distinctes. La première rappelle la forme d’un plat typiquement éthiopien fait à base de crêpe de teff (injera) - céréale. Puis, la deuxième rappelle l’évolution de sa pensée la menant à dévoiler le disque en tant qu’idée qui tourne dans nos têtes, un mouvement constant et continu qu’il est impossible d’arrêter surtout lorsque nous sommes préoccupés. Il s’agit ici de mettre en avant ce concept de la pensée qui tourne et nous habite. Et qui, à la longue, va tendre à disparaître grâce aux événements de la vie qui fait que, tout comme nos idées, nous évoluons.

            

Kidist ajoute qu’il existe une part de souffrance dans sa création. Cette dernière va pouvoir lui permettre de créer d’autres œuvres, toujours autour de l’endurance. Avec l’expérience et au fil de la création, elle apprend à vivre avec elle et essaie de s’en délaisser dans ses tableaux. Un acte pourvu de courage et de force. Ces deux adjectifs caractérisent parfaitement cette artiste au talent certain. Je me réjouis qu’elle puisse transmettre sa vie, son œuvre à l’Espace car il mérite, encore une fois, d’être connu et même reconnu.

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

 

 

Publié le 19 octobre 2020