Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

 Sophie Bosselut 

"Artiste"

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Aujourd’hui je vous présente l’artiste Sophie Bosselut qui m’a accueillie chaleureusement à son domicile et ancien atelier. Grâce à Laura Zimmermann et les réseaux sociaux, j’ai eu l’opportunité de découvrir son talentueux travail. 

            

Il y a environ deux ans, Sophie, d’origine française, s’est installée en Suisse avec son mari et son fils de trois ans, Gabriel. Depuis son installation, elle a cherché un moyen de concilier son travail artistique et son rôle de mère. Elle évoque ainsi la difficulté d’être femme et artiste en même temps, pour tout ce que cela inclus. En effet, il n’y a pas vraiment d’aide pour les mères artistes vu qu’être artiste n’est pas toujours considéré comme étant un métier à part entière – à notre grand désarroi. Cela devrait naturellement changer et bien sûr, il est de mon devoir d’y contribuer, lui dis-je. En tant qu’artiste, Sophie ne faisait pas partie des mamans prioritaires pour trouver une place en crèche et, comme beaucoup, a dû attendre longtemps avant que son fils ne soit accepté dans une qui, par chance, s’est ouverte à côté de son atelier. Néanmoins, durant ce temps de « maman à plein temps », elle a créé une série intitulée Sieste (2018-19) ; réalisée, sur un temps court et regroupant toute sa frustration créatrice, lorsque Gabriel dormait et qu’elle avait finalement un peu de temps pour créer. A partir de ce moment, Sophie a commencé à peindre en série. 

La création artistique a débuté lorsque Sophie a découvert sa vocation à douze/treize ans. En effet, elle écrivait des poèmes, dessinait et peignait. Possédant une licence d’arts plastiques après un passage aux Beaux-Arts de Toulouse, c’est finalement à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, qu’elle va s’orienter et se spécialiser en photographie et vidéo – où elle a reçu les félicitations du jury. Elle va beaucoup travailler sur l’image et ce, à travers des vignettes vidéo où elle se met en scène. Les questions du corps et de la représentation de la femme deviennent essentielles. Elle va jusqu’à se distancer des dits canons de beauté et esthétiques en se racontant dans des postures pas toujours flatteuses où son corps est volontairement mal mené.

 

Elle va également utiliser la danse contemporaine pour s’exprimer et va pousser la limite du corps jusqu’à sa dématérialisation via l’expérience de la trans. Elle me confie qu’elle aime « se faire des films » afin d’entrer dans une autre réalité où les limites du corps ne sont plus un frein à sa créativité. La vidéo lui avait permis de mettre en scène des épisodes intimes de sa vie quotidienne telle qu’une vidéo sur l’épilation Sexepelle (2005). Les poils sont lourds de sens, continue-t-elle. C’est l’animalité de l’homme qui ressort et face à celle-ci une peur naît et l’envie de l’éradiquer est présente ; cet acte se fait au travers des bandes de cire qu’elle va apposer sur différentes parties du corps et ensuite retirer. Sophie me dit alors que lorsqu’elle réalisait ses films, elle avait le sentiment de ne plus être elle-même ; dans le sens où c’est l’art qui s’exprimait et non elle. Elle est allée jusqu’à faire des choses peu conventionnelles au service de l’art ; tout comme Marina Abramović (1946), elle n’a pas peur de transcender les limites de l’art. Ainsi, elle me raconte un épisode où elle avait exposé son corps à des radiations pour une vidéo intitulée Cocoon (2001-02) après l’explosion AZF. Dans des petits points d’eau, elle s’était allongée tel un corps sans vie comme « Ophélie » (1851-1852) de John Everett Millais (1829-1896). Une sorte d’Ophélie trash, me dit-elle en riant.

 

Malheureusement, Sophie ne retrouve pas la vidéo. L’actionnisme viennois, me dit-elle, l’a beaucoup inspirée, à cette époque, de par le côté torturé qu’il transmet. Cela a changé au fil du temps. Sophie continue en me faisant part de la réalisation de ses œuvres. Elle me dit qu’elle y matérialise le sensible et l’invisible car, par ce biais, elle transmet quelque chose de plus fort que les mots. Le fait de le réaliser au travers de divers médiums confère à l’œuvre une magie qu’il est impossible de retrouver dans l’expression orale. Il y a aussi un lien très fort avec la filiation dans son travail de vidéo ; notamment dans ses court-métrages Tête à tête (2009) et Plexus solaire (2015). Le premier nous invite à voyager entre trois générations de femmes et met en lumière une sorte de « trinité féminine ». Le second est réalisé dans l’appartement de son arrière-grand-mère où elle met en scène une mystérieuse femme, chimérique, telle une gorgone sur fond de désir d’alchimie. Cette idée d’alchimie ainsi que la question du mystique entre les époques, au travers de l’art, sont un moyen pour Sophie de transmettre l’invisible. La force de l’énergie est comme un four solaire qui nous permet de percer à jours la douleur d’une femme.

Passionnée par la marche, c’est dans ses pérégrinations que Sophie puise son inspiration. Sophie continue en évoquant le fait qu’être vidéaste ne lui apportait pas la même sensation immédiate que d’être plasticienne. En effet, il est devenu important pour elle de toucher la matière. Cela lui confère une proximité physique avec son œuvre qu’elle ne possédait pas toujours avec la vidéo. Ce besoin se faisait déjà sentir en 2011 lorsqu’elle décide, à la fin de ses études, de créer avec deux artistes des Arts Décoratifs, Elise Benard et Sarah Cohen, un collectif de dessin nommé « Les 3xquises » dont vous pouvez admirer tous les dessins sur http://lesexquises.over-blog.com/. Chacun d’entre eux ont été réalisé dans un cadre bien précis et fonctionnent par série de neuf dessins telle une correspondance épistolaire où les artistes « dialoguent » et se répondent via le web. Elles s’inspirent directement du « cadavre exquis » afin de créer un langage artistique qui leur est propre. La collaboration durera six ans. Toujours dans une démarche surréaliste, elle crée avec Sarah Cohen, un duo appelé Rose Eloïse où l’intuition et le dessin automatique donnent forme à d’étranges spirales qui fonctionnent comme des récits inspirés d’écoutes de textes choisis – poésies ou encore philosophie, notamment. 

Sophie continue en me montrant ce qu’elle a réalisé au niveau du dessin mais aussi pictural dont une série où nous retrouvons des éléments du corps humain tels que les fibres musculaires avec des seringues, des estomacs avec des intestins qu’elle va intituler Essaims cliniques (2011). Le côté « pas propre » doit ressortit afin de démontrer la réalité viscérale dans laquelle le spectateur est amené à se confronter ; leurs aspects dégoulinants montrent un côté sale afin de revenir à l’essence-même de ce qui est. D’ailleurs, la série Saccage/mirage/sabotage (2019) vient la prolonger où des boyaux et des viscères deviennent protagonistes de la scène. Le choix de couleur vient apporter la vie à la composition et va happer le regard du public : une certaine interprétation du monde va être alors exposée. Le dialogue entre le microcosme et le macrocosme est important ici et relatent un souvenir précis de son enfance lorsqu’elle regardait dans le microscope de son grand-père, pharmacien et biologiste, tout comme le ciel étoilé. Une vision cosmique et la vision biologique vont alors être présentes dans les compositions de Sophie qui ira, en 2019, jusqu’à représenter la Contagion avec une série dont le travail se réalise par stratification et interconnexion d’éléments disparates. Le corps, cette fois à l’agonie, présente des effets de proliférations et donc une accumulation de formes qui sont comme des présences : une immersion totale dans la toile.

 

Ces formes abstraites se retrouvent alors de plus en plus dans ses œuvres et en deviennent les protagonistes principaux. Durant le premier confinement, Sophie a créé une petite série de dessins abstraits Cage thoracique, style Vassily Kandinsky (1866-1944), où elle a ajouté des électrodes qui sont le témoignage d’une hospitalisation due à la situation. Dans son travail pictural, il y a toujours une confrontation entre la ligne/le dessin et la masse/la peinture. De cela, naît le mouvement dans lequel se forme un univers où le vivant prend toute sa place.

Ses œuvres, me dit-elle en riant, sont un chaos organisé où le mélange de formes s’entremêlent et dialoguent. Guidée par sa profonde vocation, Sophie élabore des œuvres qui captent l’attention du public et dont l’envie d’en connaître davantage devient urgent. Je me réjouis d’en accueillir à l’Espace et qu’elle puisse vous transmettre l’origine de son talent.

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art et Philosophie 

 

Publié le 14 décembre 2020