Lumière sur une artiste

Marie Bagi vous présente,

"Sculpteure"

Isabelle Ardevol / Entre terres confinées
Isabelle Ardevol / Sang noir sous peau blanche

Isabelle m’a accueillie chaleureusement dans l’un de ses ateliers situé à Jorat-Mezières (elle en possède un autre situé à Lausanne et ouvert au public où elle donne ses cours). Elle le surnomme joliment « mon antre personnel », là où l’intimité est entièrement dévoilée, me dit-elle. Ce dernier est jonché par certaines de ses œuvres disposées soit au mur soit sur des socles prévus à cet effet. Lorsque j’arrive, je découvre Isabelle en plein travail sur une sculpture en marbre. Le marbre, me dit-elle par la suite, peut sembler être une matière très dur et l’un des challenges est de la travailler de façon à ce qu’elle semble souple et douce. Elle continue en me disant que son travail relève d’un « corps à corps » avec l’œuvre. Toute sa musculature est en action. Le mouvement ne part pas du bras mais des jambes. C’est pourquoi, même si cela semble incroyable, elle travaille souvent les pieds nus. Ainsi tout le corps crée un dialogue avec l’œuvre ; une histoire qui se prolonge à travers l’outil telle une danse, me confie-t-elle. Divers changements de couleurs se remarquent sur le marbre et Isabelle respecte ces aspects : elle seule détient la clé qui les met en valeur. Pour cela, elle utilise souvent une meuleuse ou un marteau électrique mais la finition se fera à la main ainsi elle en respectera toutes les courbures et lui conférera ces fameux pas de danse, ce mouvement à deux.

            

Ses pièces sont le parfait compromis entre l’abstrait et le figuratif mais aussi la représentation du contraste entre le classique et la modernité. La perspective « à plat » vient décrire le mal-être de la société actuelle. Sa nouvelle série « En Terres Tourmentées » a pris de l’ampleur lors du confinement. L’idée d’un manque de respiration et l’absence de relation avec la nature sont deux concepts qui ressortent de ses pièces qui se dévoilent à moi lors de notre conversation. La force à la nature a été particulièrement visible lors du confinement. Isabelle continue en me disant qu’il est important de se rendre compte de la valeur des choses qui nous entourent. Une prise de conscience qui nous permet d’améliorer notre vie afin de dépasser cette notion de douleur présente à l’heure actuelle. Les fissures présentent dans cette série pourraient représenter non seulement des parties génitales, selon moi, mais aussi l’espace inconnu, une dimension parallèle qui nous est encore impossible de voir. Elles déclenchent en nous un pouvoir d’attraction fort car nous sommes curieux de découvrir ce qui se passe en dessous de celles-ci. Des mains surgissent de ces fissures mais ce sont les seuls éléments visibles du trou qui est en train de se former au travers de ces craquelures. Ce travail se réalise dans la dualité me dit-elle. Il n’existe pas de gris. Cela se joue entre le noir et le blanc ainsi qu’entre le beau et le terrible. Ici, elle me dit qu’il s’agit des mains faites en résine noire et de marbre destructuré dont le blanc est immaculé. 

            

Ses sculptures, me dit-elle, nous pouvons les toucher. Elle m’explique alors que le toucher est important pour ces dernières. Afin de sublimer une sculpture, il faut la toucher car cela en embellit la patine. En effet, lorsque nous regardons une sculpture extérieure, que nous supposons pouvant être touchée, nous constatons que certaines parties bien définies sont plus lisses et ont également déteint. Souvent elle parle, me dit-elle, des bénitiers à l’entrée des églises dont le côté « caressé » par la main est toujours plus lisse et polie ; tandis que l’autre côté, non touchée par l’Homme, est généralement abîmée. Isabelle ajoute alors que ce qui n’est pas dit, n’est pas forcément interdit. Le concept du toucher sur une œuvre est pour le moins personnel. L’artiste décide si ses œuvres peuvent être touchées. A partir de cette information, il faut respecter son choix surtout si cette action sublime son œuvre. L’élément important, continue-t-elle, c’est l’émotion que l’œuvre réussit à faire émerger du public. Le toucher contribue à cette émotion de manière très active car l’expression sur le visage d’autrui enrichit son résultat. En mentionnant cela, j’en reviens toujours au même raisonnement qui est de s’intéresser non seulement au résultat mais aussi, si ce n’est pas davantage, au processus. Pour Isabelle, ce processus créatif raconte une histoire. C’est un cheminement qui doit se faire, quelque chose doit être dit. Cela signifie alors qu’il y a un dépassement de soi et de la technique conceptuelle mais aussi qu’il y a une évolution notamment au niveau des formes graphiques, me dit-elle. 

            

En octobre 2018, son atelier de Lausanne brûle. Un événement traumatisant pour Isabelle qui mettra deux ans à mettre une sculpture sur sa douleur. Cette sculpture, je l’ai vue à son atelier. Elle est à peine terminée. Des morceaux de marbre s’amoncèlent, craquelés, sur une surface de couleur rouge feu qui représente la transmutation et qui met en scène l’horreur des flammes de cette incendie. Des gouttes de vernis éclaboussent l’œuvre. Ce sont les gouttes de pluie, mais aussi quelques larmes, me dit-elle, cela annonce le soulagement. Cette œuvre ne possède pas encore de titre. 

            

Isabelle travaille toujours sur deux sculptures simultanément. Une qu’elle qualifie de plus facile et une autre, plus compliquée. Cela exprime des émotions différentes. Parfois, elle me confie que les émotions qui se succèdent durant la création peuvent être lourdes. Mais le meilleur moyen de s’en soulager, c’est de continuer dans son processus. Elle continue en me disant que chaque sculpture a sa chanson. Cette chanson, qu’importe ce qu’elle est, tourne en boucle pendant tout le temps de travail. Cela lui permet de toucher l’émotion la plus profonde afin qu’elle puisse traduire ce qu’elle veut, montrer ce qu’elle veut à l’autre ; tout, comme par exemple, sa sculpture « Temple intérieur ». La dualité est très présente dans ses œuvres, comme déjà mentionné, et celle-ci se traduit également dans les matières travaillées. En effet, le marbre qui se veut clair, de par sa couleur, joue avec l’ombre qui se dessine dans les formes diverses qui modèlent le résultat de la sculpture. Le bronze, quant à lui, renvoie des effets brillants grâce aux reflets de la lumière. Les ciselures – qu’elle réalise elle-même – éveillent la lumière guide le cheminement de la main, continue-t-elle. C’est l’une des raisons qui peut capter l’attention du public et qui le pousse alors à toucher.

            

Créer est pour Isabelle un besoin physique et mental. Les choses non dites, qui font mal, ont besoin d’être exprimées. Partie de la maison très jeune lorsqu’elle vivait en Espagne avec ses parents, elle a besoin de leur autorisation pour entrer aux Beaux-Arts à Paris et y entre en architecture de 1983 à 1990. L’enseignement de Jean-François Duffau (1942-2017), assistant de César Baldaccini dit « César » (1921-1998) et maître de modelage aux Beaux-Arts, sera très important pour elle car c’est le premier qui lui parlera de « regarder le monde avant de le faire ». Après ses études, elle repart à Barcelone, elle travaille dans une maison d’édition – durant quelques années afin de gagner sa vie. C’est à ce moment-là, qu’elle commence à créer des vêtements fabriqués à partir de capuchons de bouteille, de tirettes de canettes et de chaines de toilettes recyclés. Si Paco Rabanne (*1934) a été pionnier dans l’utilisation du métal dans le monde de la mode, ce qui intéresse Isabelle c’était le concept des objets « upcyclés », même si le mot d’existe pas encore, continue-t-elle. Le fait de sortir l’objet de son contexte permet au public de changer sa vision sur celui-ci. L’intérêt pour le côté « acier », elle a voulu donner un autre sens à ces métaux en explorant le concept de l’esthétique au travers de la beauté de l’objet. Ses modèles étaient principalement des danseuses pour donner à ces métaux un rythme différent grâce à la danse. Cette période marque la première phase de sa création et prouve que depuis longtemps, le besoin de créer est présent chez Isabelle. Elle a toujours été fascinée par « Maman » (1999) de Louise Bourgeois (1911-2010). C’est sans conteste l’une des plus grandes œuvres d’art créée par une femme qui existe, me dit-elle. L’œuvre perdure et voyage. Elle souligne le caractère fort de sa conceptrice. Une source donc d’inspiration qui reste gravé dans le cœur de la sculptrice. 

            

Isabelle définit son atelier comme étant un espace de liberté où l’intime peut s’exprimer. Il lui permet de guérir ses blessures et de continuer sa vie au travers de la création ; c’est son chemin de vie, c’est son choix. Ce choix, me dit-elle, peut être fait mais il y a un prix à payer. En effet, le poids que fait peser la société et la famille sur le fait d’être artiste. Oser vivre sa vie par l’art n’est pas facile. Mais pourquoi, continue-t-elle, refuser d’être soi, refuser son histoire, ses langages ? Un enfance douloureuse criblée d’injustices, c’est difficile à vivre. Les exigences de la vie ne doivent pas nous empêcher d’être juste avec nous même. Cela n’est pas facile mais Isabelle reconnaît qu’elle a besoin d’assumer ce qu’elle fait. De par cela, elle continue d’évoluer au travers de son art et met un point d’honneur à ne pas se répéter. L’action de créer est pour Isabelle un moyen de se libérer de son passé, des événements traumatisants de la vie. C’est une réalisation merveilleuse dans laquelle elle se retrouve pleinement en renaissant à chaque fois par une œuvre nouvelle.

 

 

Auteure : Marie Bagi, docteure en Histoire de l’art contemporain et Philosophie

Publié le 21 juillet 2020